L'arrestation d’un dirigeant rebelle n’est qu’un premier pas contre l’impunité en RDC

En vertu d’un mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale, la police française a arrêté Callixte Mbarushimana, vice-président des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), le 11 octobre à Paris. Il doit répondre de 11 chefs d’accusation pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en RDC en 2009.



Près de deux millions de personnes sont déplacées dans les régions des Kivu, dans l’est de la RDC, en grande partie à cause des activités des FDLR.



Les groupes de défense des droits humains locaux et internationaux ont salué l’arrestation de M. Mbarushimana, qui intervient à la suite d’une campagne militaire longue et controversée visant à chasser le groupe majoritairement hutu qui s’est formé en RDC après le génocide de 1994 au Rwanda.



Mais ils estiment que l’impact sur le terrain – où une violente campagne d’assassinats et de viols supposément menée par des soldats des FDLR a affecté la vie de nombreux civils – sera minime.



« Les dernières opérations militaires montrent clairement que les FDLR sont affaiblies, et l’arrestation d’individus en Europe les affaiblit encore plus », a dit Anneke Van Woudenberg, chercheuse principale chez Human Rights Watch.



« Mais cela va-t-il les empêcher d’attaquer des civils ? Je crains que non. Je pense que nous avons vu par le passé que cela n’a pas d’impact immédiat sur les comportements sur place, car il y a eu une division entre le mouvement politique [en Europe] et le commandement militaire sur le terrain ».



M. Mbarushimana a pris les rênes de la branche politique des FDLR suite à l’arrestation en Allemagne, en novembre 2009, du président du mouvement, Ignace Murwanashyaka, et de son adjoint, Straton Musoni. Ceux-ci sont toujours en détention en Allemagne et ont été mis en examen, en vertu du principe de compétence universelle et au titre de la responsabilité de commandement, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par les forces des FDLR dans l’est de la RDC.



L’avis de la CPI



Selon les allégations de la CPI, M. Mbarushimana aurait planifié toute une série de crimes depuis la France avec l’intention de créer une catastrophe humanitaire pour que la communauté internationale lui concède un certain pouvoir politique.














Photo: Olivier Nyirubugara/IRIN
Le procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo, a dit que la dernière arrestation pourrait faciliter la démobilisation des FDLR

« Après 16 ans de violences incessantes, nous pourrions enfin avoir l’occasion de démobiliser le groupe », a dit le procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo, dans un communiqué de presse. « Ils n’ont plus de dirigeants ».



Certains doutent que les FDLR abandonnent la lutte aussi facilement. Fidel Bafilemba, chercheur sur le terrain dans l’est de la RDC pour le projet Enough, a dit que les soldats qui se trouvaient sur place faisaient peu de cas des mandats internationaux à l’encontre de leurs dirigeants européens. « Pourquoi cette [dernière] arrestation ferait-elle une différence que l’arrestation d’Ignace Murwanashyaka n’a pas faite ? » a-t-il dit.



En fait, l’un des incidents les plus choquants dans l’histoire récente de la RDC – à savoir le viol de centaines des femmes près de Walikale en août, qui aurait été perpétré par les soldats des FDLR et leurs alliés congolais, les Maï-Maï – a eu lieu longtemps après que M. Murwanashyaka et M. Musoni ont été placés en détention.



De nombreuses atrocités attribuées aux FDLR ont apparemment été commises en réponse aux campagnes militaires menées à leur encontre par les armées du Rwanda et de la RDC avec le soutien de la Mission de maintien de la paix des Nations Unies en République démocratique du Congo, ou MONUSCO (anciennement appelée MONUC).



« Ce qui me fait peur avec les FDLR, c’est qu’elles ont montré que, sous la pression de l’armée, elles attaquaient des civils congolais », a dit Mme Van Woudenberg. « Les viols récents à Walikale sont l’exemple même des punitions infligées par les FDLR et leurs alliés Maï-Maï aux Congolais pour leur supposé soutien aux opérations militaires à leur encontre ».



Selon Jason Stearns, analyste indépendant spécialiste de la RDC, la stratégie de l’armée a, jusqu’à présent, été maladroite et n’a fait qu’aggraver la catastrophe humanitaire qui frappe l’est du pays. Il n’est pas non plus convaincu que le fait de viser les membres des FDLR se trouvant en Europe puisse écraser la rébellion.



« Nous devrions prendre des mesures plus fermes envers la diaspora, mais il ne faut pas perdre de vue le fait que, d’un point de vue plus large, ce n’est en aucun cas la solution clé pour résoudre le problème des FDLR », a dit M. Stearns, qui est également l’ancien coordonnateur du groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC. « Il y a des problèmes à régler bien plus importants que la diaspora ».



Selon M. Stearns, la MONUSCO, entre autres, devrait établir le dialogue avec les commandants sur le terrain qui n’ont pas participé au génocide du Rwanda et dont beaucoup sont las de vivre dans la forêt et de subir les pressions de l’armée. « Peu de contacts ont été établis avec eux », a-t-il dit.



« Nous devons trouver qui sont les génocidaires [qui ont participé au génocide de 1994 au Rwanda] parmi les FDLR, mais nous n’en avons aucune idée. Il est difficile d’établir le dialogue avec les commandants si l’on ne dispose pas de ces informations ».



M. Stearns propose que les membres des FDLR qui n’ont pas participé à des violations du droit international et qui ne veulent pas retourner au Rwanda soient exilés dans des pays tiers.



« Un message fort »



Guillaume Lacaille, analyste senior pour l’Afrique centrale auprès d’International Crisis Group, convient que les offensives militaires ne vont pas suffire à mettre fin aux violences et que les dirigeants des FDLR sur le terrain devraient avoir la possibilité de s’installer ailleurs, mais en RDC.















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« Ceux qui acceptent de quitter les FDLR pourraient être déplacés dans une province de l’ouest du Congo en échange de leur désarmement au lieu [de devoir] accepter le rapatriement immédiat au Rwanda », a-t-il dit.



M. Lacaille insiste cependant sur le fait que l’arrestation de M. Mbarushimana et des autres est une étape tout aussi importante du processus de rétablissement de la paix dans l’est de la RDC.



« C’est un message fort qui signale que diriger depuis l’Europe un groupe criminel agissant au Congo a de graves conséquences », a-t-il dit. « Avant, les dirigeants de groupes armés étaient portés à croire qu’ils pouvaient agir en toute sécurité depuis le confort des capitales occidentales. La CPI et les gouvernements allemand et français ont clairement démontré que ce n’était plus possible ».



Si M. Bafilemba, du projet Enough, considère lui aussi cette nouvelle affaire de la CPI comme une avancée positive vers l’abolition de l’impunité en RDC, il en attend plus de la Cour. Il espère notamment que des mandats d’arrêt seront délivrés pour les crimes commis par toutes les parties prenantes au conflit, y compris l’armée nationale qui a été cette semaine la cible de pressions de la part de Margot Wallstrom, représentante spéciale des Nations Unies pour les violences sexuelles dans les conflits, qui a accusé ses soldats d’avoir violé et assassiné des villageois à Walikale.



Pendant ce temps, Mme Van Woudenberg appelle le gouvernement rwandais à contribuer à mettre fin aux violences.



« Tant que la sphère politique rwandaise ne sera pas ouverte aux Hutus, le problème des FDLR persistera », a-t-elle dit. « Seul le Rwanda peut offrir une solution durable au problème des Hutus et de leur place en politique. Le Rwanda doit ouvrir sa sphère politique aux Hutus ».



Le président rwandais, Paul Kagame, a répondu à ce discours souvent répété lors de sa cérémonie d’investiture du 6 octobre, qui a suivi sa victoire écrasante, avec 93 pour cent des voix, aux élections du mois d’août :



« …Il n’y a pas de place dans la sphère politique… Que voulez-vous dire ? La sphère politique est occupée comme il se doit par les citoyens de ce pays. Et si les citoyens de ce pays se sont prononcés en si grand nombre et si librement, qui êtes-vous pour remettre en question ce qu’ils ont dit ? D’où venez-vous ? De Mars ? »



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