Sans mandat politique, pas de développement – Analyse

Selon des groupes de la société civile et des employés du secteur public, les élections constamment reportées et la crise politique ont pendant des années servi d’excuses pour justifier la mauvaise gouvernance et le manque d’investissements dans les services publics.



D’après les derniers communiqués, les élections présidentielles sont prévues pour le 31 octobre, mais six élections ont déjà été annulées au cours des cinq dernières années.



« La crise politique actuelle est souvent utilisée pour justifier le manque d’investissements dans les services publics », a dit à IRIN Traoré Drissa, avocat spécialisé dans les droits humains et responsable du Mouvement ivoirien pour les droits de l’homme travaillant à Abidjan.



De nombreux indicateurs de base s’aggravent à travers le pays. Selon les Nations Unies, le nombre de femmes mourant durant la grossesse ou l’accouchement est passé de 459 pour 100 000 en 2003 à 810 en 2009. Le taux d’inscription des garçons et des filles à l’école primaire est quant à lui passé à 81 pour cent et 64 pour cent respectivement en 2009, contre 92 pour cent et 70 pour cent en 2003.



Le gouvernement comme l’opposition ont promis lors de leur campagne électorale de remettre sur pied les infrastructures et les services publics, mais les services de base sont de moins en moins accessibles aux citoyens ordinaires, ont dit à IRIN Abdul Koné, enseignant et conseiller régional du gouvernement, et Emmanuel Kouadio, médecin d’urgence.



Hôpitaux publics



« Il ne devrait pas y avoir besoin d’une élection pour qu’un hôpital public soit bien équipé », a dit à IRIN M. Kouadio, qui travaille depuis 20 ans au CHU de Treichville, dans la capitale commerciale, Abidjan. « On dit toujours que les financements, les rénovations et les améliorations de l’hôpital sont bloqués parce qu’il n’y a pas d’élections », a-t-il dit.



« Les bâtiments de cet hôpital sont en bon état, mais c’est parce qu’ils ont été bien construits à l’époque coloniale. C’est le matériel qui n’est pas fourni par le gouvernement et cela est difficile à comprendre quand on sait combien d’argent l’hôpital rapporte », a dit M. Kouadio.



Cet hôpital, le deuxième plus grand d’Abidjan, perçoit entre 29 000 et 38 000 dollars par mois en honoraires et frais payés par les patients, a-t-il dit. « Mais nous manquons d’équipements essentiels. Nous, les médecins, devons souvent acheter nos propres gants pour opérer ».



Il a fait remarquer que nombre de ses anciens patients ne venaient plus, car ils n’avaient pas les moyens de payer les soins en raison de la pauvreté et du chômage croissants.



Un autre médecin du même hôpital a dit à IRIN que lorsqu’une femme avait besoin d’une césarienne, sa famille devait sortir acheter elle-même les aiguilles, car les hôpitaux ne pouvaient pas en fournir.



Écoles



Dans l’école où il travaille, M. Koné a dit à IRIN : « On ne nous donne pas d’argent pour les livres… Comment peut-on enseigner sans livres ? On dit toujours que des livres sont distribués gratuitement aux écoles, mais ils n’arrivent jamais. Parfois, lorsqu’une poignée de livres arrive, le directeur de l’école les revend sur le marché noir, parce que son salaire est aussi très bas ».



« Il faut réformer tout le système. Dans les zones rebelles, c’est encore pire. Avec le programme de décentralisation du gouvernement, nous sommes ceux qui avons le plus de chance, dans le sud », a dit M. Koné en faisant référence à la lenteur de l’affectation d’autorités locales dans le nord et le nord-ouest.



La Côte d’Ivoire est divisée en deux : le sud est dirigé par le gouvernement, et le nord est contrôlé par les rebelles. À partir de 2007, à la suite du traité de paix, des services gouvernementaux ont commencé à être mis en place en territoire rebelle, mais leur impact dans ces zones reste faible après des années d’absence, ont dit des organisations humanitaires à IRIN.



Comme la plupart des instituteurs, M. Koné gagne entre 400 et 600 dollars par mois. Mais, en raison du coût élevé de la vie, il a parfois des difficultés à payer son ticket de bus pour rentrer de l’école.



Des bailleurs de fonds et des agences humanitaires, dont la Banque africaine de développement, ont rénové des centaines d’écoles primaires et secondaires, mais le gouvernement n’a pas joué son rôle dans ce processus, a dit M. Koné.



L’école Nangui Abrogoua, une des écoles primaires où enseigne M. Koné, est dans un bien meilleur état que d’autres à Abidjan.



« Il y a environ 63 élèves par enseignant, ce qui est une petite classe et considéré comme correct. Mais il n’y a pas de tables, de chaises ni d’électricité. Parfois, les élèves viennent s’asseoir à tour de rôle sur les quelques chaises de la salle de classe. Les toilettes sont si insalubres que vous ne pouvez même pas y entrer et nous n’avons même pas un semblant de cantine ».



Et la qualité de l’enseignement a chuté, a-t-il ajouté, car le gouvernement a réduit la formation des instituteurs de trois ans à huit mois.



Un haut fonctionnaire du ministère de l’Éducation, Alexis Ibo, convient que l’impasse sociopolitique retarde les progrès : « Une réforme [de l’éducation], financée par des bailleurs de fonds multilatéraux, est en cours. Mais, à cause de la situation sociopolitique, les fonds ne sont pas débloqués. Les choses sont au point mort. »



M. Ibo a ajouté que la corruption parmi les enseignants et les parents jouait aussi un rôle : « La régression des normes d’enseignement en Côte d'Ivoire est en partie due à la corruption et à la violence dans les écoles et les universités, qui gangrènent le système… La corruption vient également des parents qui, par exemple, donnent de l’argent à leurs enfants pour soudoyer les enseignants lors des examens. Les enfants ne travaillent pas s’ils savent qu’ils peuvent payer ».



Accusations de corruption



Le développement est également entravé par la corruption pratiquée par les autorités et les dirigeants des Forces Nouvelles depuis le début de la crise politique, il y a huit ans, a dit M. Drissa, l’avocat spécialisé dans les droits humains. Comme dans de nombreux pays de la région, la mauvaise gouvernance, plutôt que les faibles revenus de l’État, est le principal problème.



« S’il n’y avait pas eu de crise politique, des fonds provenant des zones contrôlées par les rebelles auraient intégré les coffres de l’État, au lieu d’enrichir certains individus », a dit M. Drissa. « En même temps, il y a eu d’importants détournements de fonds publics. Malgré la crise, si les fonds de l’État avaient été mieux gérés, ils auraient permis de satisfaire davantage de besoins de la population ».



L’équipe du président Gbagbo et ses partisans disent régulièrement qu’il a lancé un message de bonne gouvernance en ordonnant, en juin, une enquête sur les accusations de corruption contre le ministre de l’Intérieur, Desiré Tagro, un de ses plus proches alliés politiques.



Le procureur a innocenté M. Tagro des accusations de détournement de fonds publics, alléguant un manque de preuve. Une enquête parlementaire sur le possible rôle de M. Tagro dans une affaire de pots-de-vin est également en cours, mais les membres des chambres législatives qui doivent statuer sur cette affaire n’ont pas été élus depuis cinq ans.



Le porte-parole du groupe rebelle des Forces Nouvelles, Felicien Sekongo, a dit à IRIN que les autorités de son mouvement ne participaient pas à des détournements de fonds. « Les gens déclarent toutes sortes de choses qui nous étonnent. Nous sommes ici pour nous battre pour le peuple. Cette lutte n’est pas destinée à nous enrichir… Il est vrai que la population souffre, mais c’est parce que la crise continue ».



Un nouvel accord ?



Des employés du secteur public ont averti qu’il ne fallait pas considérer les élections comme un remède miracle contre des maux sociaux profondément enracinés.



« Les choses vont-elles changer en cas d’élections ? Personnellement, je ne pense pas », a dit M. Koné. « La classe politique manque d’imagination. En ce qui concerne l’éducation, il faut trouver une autre solution. Sinon ce pays continuera à avoir 40 ou 50 de retard par rapport à son potentiel ».



Mais d’autres pensent que les élections sont toujours une condition sine qua non. « Des fonds publics vont-ils être débloqués si des élections ont lieu ? Eh bien, nous attendons juste que les élections aient vraiment lieu, parce que peut-être que le nouveau président proposera au moins un nouvel accord », a dit M. Kouadio à IRIN.



« Les élections ne vont pas résoudre tous nos problèmes », a dit M. Drissa. « Mais elles vont au moins nous permettre de retrouver une situation politique normale. Le pays sera à nouveau uni et le gouvernement pourra commencer à se concentrer sur le peuple, car pour l’instant toute l’attention est portée sur la crise. Les élections sont une première étape vers la résolution de nos problèmes », a-t-il ajouté.



mm/aj/cb