La dissimulation des charniers sape les efforts de la justice

Trois ans après la nomination, par le président afghan Hamid Karzaï, d’une commission chargée d’enquêter sur le charnier des plaines de Chimtala, au nord de Kaboul, la capitale afghane, le site lui-même a disparu, la commission manque à l’appel, et la vérité, elle, reste inconnue.



Hospitalisé en Inde depuis plus de huit mois, Mawlawi Fazel Hadi Shinwari, président de la commission, se trouve actuellement dans le coma, selon des responsables du gouvernement.



« Je ne sais rien de la commission, ni de son travail », a dit Mawlawi Qiamuddin Kashaf, président par intérim du Conseil des Oulémas, qui était également dirigé par M. Shinwari. Les responsables du bureau présidentiel étaient eux aussi dans l’incapacité de faire la lumière sur les conclusions de la commission.



Plusieurs dizaines de charniers ont été remués ou détruits ces huit dernières années, faisant disparaître les preuves essentielles des atrocités commises et de leurs auteurs, selon les associations de défense des droits humains.



« Dans certains cas, des charniers ont été délibérément trafiqués ou détruits pour dissimuler les preuves des crimes », a dit à IRIN Ahmad Nader Nadery, responsable de la Commission indépendante des droits de l’Homme d’Afghanistan (AIHRC).



De nombreuses violations des droits humains, dont des massacres, ont été commises par différentes factions belligérantes depuis 1979, mais aucune enquête digne de ce nom n’a été menée sur les charniers.



Selon les estimations des responsables, certains charniers contiennent plusieurs centaines de cadavres, et l’un d’entre eux, situé dans la province de Kunar, dans l’est du pays, en contient plus de 1 100, selon l’AIHRC, qui a déclaré avoir répertorié au moins 118 charniers.



Accusé












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Un charnier du désert de Dasht-e-Laili, dans la province de Jowzjan, où s’entasseraient depuis 2001-2002 les cadavres de milliers de prisonniers talibans, aurait été altéré en 2008 par le général Abdul Rashid Dostum, chef militaire ouzbek.



Malgré ses dénégations, M. Dostum a été accusé d’avoir orchestré le massacre de milliers de prisonniers talibans lorsqu’il a aidé la coalition menée par les Etats-Unis à vaincre les talibans dans le nord de l’Afghanistan, en 2001-2002.



Proche allié du président Karzaï, M. Dostum est aussi son haut conseiller militaire.



La fouille du lieu d’inhumation de Dasht-e-Laili a été condamnée par bon nombre d’associations de défense des droits humains. Physicians for Human Rights (Médecins pour les droits de l’Homme - PHR), un organisme américain, a appelé le gouvernement afghan et ses sympathisants étrangers à préserver les sites.



« Nos appels n’ont jamais été pris en compte, ce qui a mené à la destruction d’une zone que nous soupçonnons de recéler des charniers… et même cela n’a fait l’objet d’aucune enquête », a dit à IRIN Stefan Schmitt, expert médicolégal, membre de PHR.



Selon lui, nombre de personnes influentes, dont certaines sont haut placées au sein du gouvernement, sont impliquées dans des crimes commis par le passé en Afghanistan, et ne souhaitent pas que la vérité éclate. « On peut tenter de détruire des preuves, mais on ne peut pas laver un crime à tout jamais », a-t-il dit.














Photo: Akmal Dawi/IRIN
Certains charniers ont été trafiqués ou détruits par des criminels présumés

Un haut responsable onusien a déclaré en décembre 2008 que les Nations Unies s’étaient engagées à aider les autorités afghanes à préserver ces sites pour conserver les preuves des crimes commis.



Déni de justice



Les charniers sont considérés comme des éléments clés de la mise en œuvre du plan d’action judiciaire transitionnel, dont moins de 10 pour cent des critères ciblés ont été atteints, selon les responsables de l’AIHRC.



L’échéance officielle de la mise en œuvre du plan d’action a été atteinte il y a plus de deux ans, et le président Karzaï a refusé de reconduire ce dernier ainsi qu’il a été appelé à le faire.



La grande majorité des plus de 4 000 personnes interrogées par l’AIHRC en 2005 ont estimé que les violateurs des droits humains et les criminels devaient être traduits en justice. Toutefois, l’engagement politique nécessaire pour mener les enquêtes requises fait défaut, selon les experts.



« Individuellement, les gens veulent savoir ce qu’il en est de leurs victimes et demander justice, mais officiellement, cela n’a pas été possible jusqu’ici », a dit M. Schmitt de PHR.



« Indépendamment de leur importance pour le processus de justice transitionnelle - qui est très important - les charniers représentent une part inextricable de notre histoire sanglante et doivent être protégés par respect pour les victimes », a dit M. Nadery de l’AIHRC.



La paix ne saurait être viable sans justice, et plus de 76 pour cent des personnes interrogées par l’AIHRC en 2005 ont estimé que la justice permettrait d’assurer la stabilité et la sécurité du pays, qui se sont dégradées depuis la chute des talibans. Nombre de puissants criminels n’ont pas été condamnés et cette impunité sape les efforts de paix, d’après les experts.



Mais si les raisons pour lesquelles les cadavres ont été dérangés peuvent être criminelles, elles ne le sont pas toujours, ce qui ne fait que compliquer toute enquête à venir : dans certains cas en effet, les populations locales, qui recherchaient leurs parents disparus, ont retiré des os des charniers pour les enterrer ailleurs. De secondes inhumations collectives des dépouilles auraient également eu lieu dans certaines régions sur l’ordre des dignitaires musulmans locaux.



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