Trouver une place pour le ‘crowd-sourcing’ dans la réponse humanitaire - Analyse

‘Crowd-sourcing’ (« approvisionnement par la foule ») est le nouveau terme à la mode dans le monde de l’information humanitaire. Conjuguer les possibilités qu’offrent les téléphones portables, la technologie de la cartographie et le réseautage social permet désormais aux citoyens en situation de crise de solliciter de l’aide, de faciliter l’acheminement des secours, de témoigner des violations commises et de rendre plus responsables les gouvernements et les organisations humanitaires, selon les partisans de cette pratique.



Des activités de crowd-sourcing d’une ampleur sans précédent ont été menées via différentes plateformes dont Ushahidi, à la suite du séisme de janvier 2010, en Haïti. Selon les participants, les répercussions de ces activités sont indéniables : les communautés ont pu énoncer leurs besoins, tandis que des plans précis des rues étaient dressés pour les humanitaires, et que les équipes de recherche et de sauvetage s’efforçaient de sauver des vies.



« Le crowd-sourcing avait préalablement été utilisé dans d’autres situations d’urgence : des Wikis avaient notamment été créés pour cartographier l’ouragan Katrina et la grippe aviaire, mais il semble qu’aucun d’entre eux n’ait servi après l’incident particulier [à l’origine de leur création] », a déclaré Nigel Snoad, de Microsoft, conseiller de la Fondation ICT4Peace. « Mais en Haïti, Ushahidi et ses partenaires semblent avoir eu une influence réelle sur la manière dont l’intervention humanitaire a été menée ».



Après Haïti



« La communauté humanitaire est très enthousiaste au sujet du crowd-sourcing et de ce que cette pratique permet de faire dans le cadre des interventions humanitaires en situation d’urgence », a-t-il ajouté.



Cette pratique doit toutefois reposer sur une profonde entente entre les différents acteurs, a-t-il dit : les experts en technologie doivent être prêts à créer des outils pouvant contribuer significativement à l’intervention humanitaire, et les organismes traditionnels, notamment les Nations Unies, doivent être prêts à avoir recours à des méthodes non standard de gestion des urgences.



« Par leurs choix, les développeurs de technologies peuvent influer sur la manière dont leurs outils sont utilisés et sur l’identité des utilisateurs ; ils doivent prendre en compte la validation, la protection des données, etc., et ils le font », a-t-il expliqué. « Et les acteurs traditionnels tels que les Nations Unies doivent apprendre à faire intervenir des acteurs non traditionnels et leur travail, à les canaliser, à les conseiller et à les relier au système humanitaire tout en leur permettant de conserver leur indépendance ».












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« Le crowd-sourcing permet non seulement d’accélérer les opérations humanitaires, mais aussi de les ouvrir de sorte que des opérateurs non traditionnels et plus efficaces puissent interagir avec les systèmes classiques de collecte d’informations », a ajouté M. Snoad. « Ce serait également une excellente façon de rendre les humanitaires responsables, d’assurer que l’aide promise est véritablement apportée ».



« Le cliché veut que le système humanitaire soit réticent à accueillir des innovations comme celle-ci ; or, je pense que c’est plutôt l’inverse. Le journalisme citoyen, le réseautage social et le crowd-sourcing ont été adoptés avec enthousiasme par de nombreuses ONG [organisations non gouvernementales]. Dans certains cas, avec trop d’enthousiasme », a dit à IRIN Glenda Cooper, membre du Reuters Institute for the Study of Journalism d’Oxford.



« Ce n’est pas parce que vous avez un compte Twitter, ou que vous avez de l’argent à investir dans un nouveau site web que vous les utilisez forcément efficacement. Le vrai défi, pour les ONG, consiste à déterminer ce qu’elles peuvent utiliser efficacement, et si leurs activités recoupent inutilement celles des autres organismes ».



Anicroches et pépins



« Il est important de réaliser que même en Haïti, le crowd-sourcing n’a pas fonctionné parfaitement : il y a des problèmes de validation et d’exactitude, et des codes de conduite doivent être établis... [par exemple,] c’est terrible de demander aux gens de signaler leurs problèmes s’il n’y a aucun moyen de les résoudre », a averti M. Snoad.



L’un des principaux problèmes rencontrés réside dans l’impossibilité de vérifier les informations communiquées. « Désormais, n’importe qui peut publier des rumeurs ou des idées en ligne, contournant ainsi un processus éditorial », a dit Guy Collender, principal chargé de communication du London International Development Centre, un organisme académique. « Les partisans du crowd-sourcing reconnaissent les préoccupations suscitées par la crédibilité des sites Internet qui se fondent sur des informations souvent communiquées par des sources anonymes. Ils pensent toutefois que les risques de fausses informations sont largement compensés par les informations exactes ».



Créé par des Kényans qui tentaient de surveiller et d’apaiser les violences post-électorales de 2008, Ushahidi vise à résoudre ce problème grâce à un nouvel outil libre baptisé SwiftRiver, qui filtre de grandes quantités d’informations entrantes afin de séparer le bon grain de l’ivraie à l’aide d’algorithmes intelligents et grâce à l’intervention d’opérateurs humains.



« Le crowd-sourcing n’a pas encore de norme établie, notamment en matière de contrôle qualité, de vérification sur le terrain et de viabilité », a expliqué Akiko Harayama, analyste d’informations au Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), à New York, qui connaît les détails de l’opération menée en Haïti. « Le crowd-sourcing est une pratique nouvelle, et tout ce qui est nouveau exige une certaine période d’ajustement et d’amélioration ».














Photo: American Red Cross/Matthew Marek
Des activités de crowd-sourcing d’une ampleur sans précédent ont été menées à la suite du séisme qui a frappé Haïti en janvier 2010 (photo d'archives)

Des foules de bénévoles



Les travailleurs humanitaires ont également découvert que la création de partenariats était cruciale. En Haïti, certains partenaires tels que le service SMS, la Mission 4636, les étudiants de la Tufts University, un établissement américain, la Fondation Thomson Reuters, l’Innovative Support to Emergencies, Diseases and Disasters [Aide innovante face aux urgences, aux maladies et aux catastrophes], service de technologie contre les catastrophes de Google, Sahana, un système libre de gestion des catastrophes, les compagnies téléphoniques locales, les organisations humanitaires conventionnelles et un nombre incalculable d’autres partenaires ont mis la main à la pâte. Les organismes ont également bouclé la boucle en concevant des outils destinés à faire redescendre les informations vers le grand public par le biais de SMS et des programmes radio.



« Si des centaines de personnes n’étaient pas là pour surveiller toute une variété de sources d’informations et les organiser, cette opération de crowd-sourcing serait impossible : c’est encore davantage une question d’apports humains, d’engagement, de dévouement et de coopération, qu’une question de technologie », a expliqué Jaroslav Valuch, d’Ushahidi.



« En Haïti, le réseau de bénévoles qui fournissaient des informations sur le terrain, et le nombre de personnes qui s’efforçaient bénévolement de comprendre ces informations étaient sans précédent », a indiqué M. Snoad. « Les communautés sur le terrain ont joué un rôle extrêmement important, et il faut absolument leur faire une place dans l’appropriation du crowd-sourcing ».



Et maintenant ?



Une conférence sur la cartographie des crises aura lieu en octobre à l’université Harvard pour faire le point sur les enseignements tirés d’Haïti et d’autres catastrophes, élaborer un code de conduite pour la communauté technologique et l’avenir de la cartographie des crises et des technologies humanitaires.



Selon M. Valuch, pour que le crowd-sourcing soit efficace, plusieurs conditions doivent être réunies : des processus de valorisation des « enseignements tirés » doivent être mis en place ; les acteurs humanitaires doivent être consultés ; des liens, des protocoles et des partenariats doivent être établis avant la survenue des catastrophes ; et il faut entreprendre des activités de sensibilisation au potentiel et aux limites du crowd-sourcing (notamment, la vérification des données), former les équipes de travailleurs humanitaires à utiliser de nouveaux outils de cartographie des crises, et relever leurs remarques.



kr/bp/mw/nh/ail