Le gouvernement nie toute « manipulation » politique de l’aide alimentaire

N’ayant récolté que 50 kilos de céréales, l’an dernier, sur le petit lopin de terre qu’il cultive dans un coin aride de la région d’Amhara, en Ethiopie, Asmenaw Keflegn savait qu’il devrait solliciter de l’aide.



Mais lorsqu’Asmenaw, 44 ans, membre du Parti pour l’unité de tous les Ethiopiens, un parti d’opposition, a demandé au chef de son village de l’inscrire sur la liste des bénéficiaires potentiels de l’aide alimentaire d’urgence financée par les bailleurs de fonds internationaux, celui-ci a refusé. « Demande à ton parti de t’aider », lui a-t-il dit.



Aux élections de mai, le Front révolutionnaire et démocratique du peuple éthiopien (l’EPRDF, parti au pouvoir du Premier ministre Meles Zenawi) et ses alliés ont remporté 545 sièges sur 547 au Parlement, malgré les récriminations de l’opposition, rejetées par le gouvernement ; l'opposition accuse en effet le gouvernement d’avoir mené une campagne générale de harcèlement, d’intimidation et de coercition, entre autres un refus systématique d’accorder une aide alimentaire aux partisans de l’opposition. En dépit d’une croissance économique annuelle de plus de sept pour cent ces cinq dernières années, environ 13 millions d’Ethiopiens - près d’un sixième de la population - reçoivent une aide étrangère, sous une forme ou une autre.



Le parti au pouvoir a fermement nié ces informations et accusé l’opposition d’inventer ces preuves de toutes pièces pour discréditer les élections et déstabiliser le gouvernement. Ces accusations sont « scandaleuses et stupides », a déclaré Meles Zenawi à la presse. « Il n’y a pas de système de ce type. Il n’y en aura jamais ».



« A ce stade de développement, le gouvernement n’a pas besoin de prendre des mesures de coercition [pour] être élu », a dit Bereket Simon, ministre de la Communication. « En ce qui concerne la gouvernance, en ce qui concerne le développement social, le peuple éthiopien sait sans l’ombre d’un doute que l’avenir de l’Ethiopie est entre les mains de ce gouvernement ; nous n’avons donc nul besoin d’avoir recours à des moyens anti-démocratiques pour gagner ».



Toutefois, selon un rapport publié en mars par l’organisme new-yorkais Human Rights Watch, intitulé A Hundred Ways of Putting Pressure [Cent moyens de pression], les services publics, notamment les distributions alimentaires, sont des « outils utilisés pour décourager l’opposition aux politiques gouvernementales, pour priver l’opposition d’un espace politique et punir ceux qui ne suivent pas la ligne du parti ».



Des vivres contre des voix



Dans la division administrative de Tembien, au Tigré, une région du nord de l’Ethiopie, Seeye Abreha, candidat malheureux de l’Unité pour la démocratie et la justice (UDJ), le parti de Birtukan Mideksa, leader d’opposition incarcéré, a dit que les deux principaux programmes d’aide financés par les bailleurs avaient été manipulés par le parti au pouvoir avant les élections.



A compter du 17 mai, les fermiers qui devaient recevoir trois mois de subventions dans le cadre du Programme « filet de sécurité » productif (PSNP), un projet « nourriture contre travail » financé par les pays occidentaux, se sont vu remettre l’équivalent d’un mois de subventions seulement ; les représentants des autorités locales les ont avisés qu’ils recevraient le reste après les élections, « s’ils laissaient tomber Seeye et votaient pour le candidat de l’EPRDF », a rapporté M. Abreha, ancien ministre de la Défense de M. Zenawi.



« L’aide alimentaire d’urgence et le Filet de sécurité ont beaucoup été utilisés comme outils pour influencer l’issue des élections », a-t-il ajouté. « Je ne suis pas contre la distribution d’une aide alimentaire : beaucoup de gens en ont cruellement besoin. Ce que je veux dire, c’est que l’approvisionnement en vivres devrait être indépendant de la politique ».



Les bailleurs déclarent ne disposer d’aucune preuve selon laquelle l’aide accordée aurait été utilisée comme outil de campagne. Les Etats-Unis, qui ont octroyé 937 millions de dollars d’aide à l’Ethiopie l’an dernier, ont envoyé en décembre une équipe dans le sud du pays, accompagnée de responsables du gouvernement, pour enquêter sur ces allégations. Toutefois, les efforts des Etats-Unis n’ont permis de relever « aucune preuve selon laquelle l’aide alimentaire serait refusée aux partisans de l’opposition », a écrit Alyson Grunder, porte-parole de l’ambassade américaine, dans un courrier électronique adressé à IRIN.














Photo: Jason McLure/IRIN
Le parti au pouvoir du Premier ministre Meles Zenawi (sur l’affiche) a remporté une victoire écrasante aux élections de mai

L’équipe de la Banque mondiale qui a analysé les données relatives à la distorsion de l’aide accordée dans le cadre du PSNP n’a également découvert aucun schéma généralisé de mauvais usage de l’aide, a dit Kenichi Ohashi, directeur national de la Banque mondiale en Ethiopie.



Le prix à payer



L’Ethiopie étant un allié important des efforts de lutte contre le terrorisme menés par les pays occidentaux en Somalie et l’un des principaux bénéficiaires de l’aide sur le continent africain, les associations de défense des droits et les leaders d’opposition ont laissé entendre que ces enquêtes avaient été menées sans grande conviction.



« Etant donné que tous leurs programmes de développement sont administrés par le gouvernement éthiopien, ils sont encouragés, d’un point de vue structurel, à minimiser la situation en matière de droits humains et à croire ce que le gouvernement éthiopien leur dit », a estimé Ben Rawlence, chercheur à HRW. « Cela devient une contradiction particulièrement difficile et gênante, quand on se retrouve avec une victoire électorale remportée avec plus de 90 pour cent des voix ».



« Les Etats-Unis peuvent ouvrir une enquête, et celle-ci pourra marcher si elle est menée en toute indépendance, mais s’ils se déplacent accompagnés de représentants du gouvernement, ils ne vont rien trouver », a expliqué Hailu Araaya, leader de l’UDJ, parti d’opposition.



Selon M. Ohashi, de la Banque mondiale, les efforts déployés par les bailleurs en vue d’enquêter sur la question ne sont pas conçus pour déceler ce type de problèmes. « Par essence, ces mécanismes ne permettent pas de détecter le type de situations que dénonce Human Rights Watch », a-t-il dit. « A moins d’enquêter en tant qu'agent infiltré, vous ne trouverez probablement rien ».



En décembre, le gouvernement a placé en détention sept fermiers du nord de l’Ethiopie qui se rendaient à Addis-Abeba, la capitale, pour témoigner de la politisation de l’aide auprès de bailleurs étrangers et d’associations de défense des droits humains. 



M. Rawlence a été expulsé du pays, et un journaliste étranger qui s’est rendu par la suite dans le nord de l’Ethiopie pour rencontrer les fermiers a été placé en détention pendant deux jours et menacé d’expulsion, selon HRW.



Le gouvernement a pour sa part critiqué la méthodologie, jugée imparfaite, employée par HRW dans le cadre de l’élaboration de ses rapports concernant les violations des droits humains en Ethiopie. « En gros, c’est toujours les mêmes bêtises », a dit M. Simon. « Cela n’a rien à voir avec les droits humains, ni avec la discrimination ou l’intimidation. C’est un rapport qui vise à ternir l’image de l’Ethiopie et à tenter, si possible, de faire échouer le processus électoral pacifique et démocratique ».



Manifestations



Toutefois, en milieu rural, les partisans de l’opposition affirment que le déni d’aide alimentaire s’est révélé être une arme politique puissante, dans ce pays sujet à la famine. Yimer Ahmed, 45 ans, candidat de l’opposition au conseil régional de la région centrale d’Amhara, a dit que sa femme avait récemment obtenu le divorce car son appartenance à un parti d’opposition avait empêché leur famille de recevoir l’aide alimentaire accordée par les Etats-Unis.



« La vie est dure, c’est pourquoi les gens disent qu’être membre de l’opposition, c’est inviter la faim », a-t-il déclaré. « Cette aide est distribuée par le biais du gouvernement et sans elle, ils vont mourir de faim, alors ils ne veulent pas avoir de problèmes avec le gouvernement ».



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