L’amnistie dans le Delta risque d’être mise à mal – Analyse

Le programme d’amnistie mis en place par le gouvernement pour désarmer et réhabiliter les militants dans le delta du Niger en leur offrant une pension, une formation professionnelle et un microcrédit a été mis en lien avec la diminution des violences dans la région du Delta. Mais des critiques disent que le gouvernement a commis la même erreur que dans presque toutes les autres campagnes de désarmement, démobilisation, réhabilitation et réintégration (DDRR) : trop de « dd » et pas assez de « rr ».



« Le gouvernement n’a pas appliqué de façon consciencieuse les éléments de réhabilitation et de réintégration pour l’amnistie », a dit à IRIN Nnamdi Obasi, analyste de l’International Crisis Group (ICG). « Cela a en partie été attribué aux délais dus à la maladie du président, mais la cause est essentiellement la mauvaise conception et le manque de planification ».



Une amnistie pour les militants de la région du Delta a été mise en œuvre par le président Umaru Yar’Adua en juillet 2009, à la suite d’accès de violence récurrents entre 2006 et 2009, qui se sont conclus par une incursion de l’armée sur les criques du delta en mai 2009, faisant des milliers de déplacés.



La colère des militants a été alimentée dans une large mesure par le fait que les communautés ne bénéficient pas de l’argent du pétrole produit dans la région.



Dans le cadre du programme d’amnistie, les militants ont déposé leurs armes dans des centres de collecte et se sont inscrits pour suivre une formation professionnelle au cours de laquelle ils reçoivent des conseils et une allocation de 439 dollars avant d’être réintégrés à la vie civile. Parallèlement, les autorités ont mis en place des mesures pour s’assurer qu’une plus grande part des profits du pétrole soit investie dans le développement local.



Violence en baisse, développement en hausse



Tandis que la criminalité liée au vol de pétrole persiste, la violence à grande échelle est en diminution dans le delta depuis l’amnistie, a dit Samuel Ayelume, de l’université de Llorin, dans l’État du Delta. Le nombre de cas de vol de pétrole, d’enlèvement et de vandalisme et la prolifération d’armes ont diminué.



Une part plus importante du budget de l’État est investie dans le développement local, a-t-il indiqué. En avril 2010, les autorités de l’État de Delta ont adopté un budget de 2,2 milliards de dollars, dont 63 pour cent sera affecté à la construction d’infrastructures dans les États touchés, notamment dans le Gbaramatu, région composée de plusieurs villages, dans l’État du Delta, qui a été dévastée par les affrontements entre l’armée et le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND) en mai 2009, selon le gouverneur de l’État du Delta, Emmanuel Uduaghan.



Le gouverneur de l’État de Bayelsa, Timipre Sylva dit que son budget de 1,28 milliard de dollars comprendra la reconstruction des routes d’accès aux criques, le soutien aux maisons pour jeunes et la réfection des centres de santé.

Le 21 avril, le président par intérim, Goodluck Jonathan, a adopté une proposition de loi donnant la priorité aux entreprises nationales dans l’attribution de blocs pétroliers et exigeant aux sociétés étrangères d’engager davantage de travailleurs locaux.



M. Jonathan a promis de donner un second souffle au processus d’amnistie, qui s’est enlisé pendant la longue maladie du président, M. Yar’Adua, et a désigné, en avril 2010, un nouveau ministre du Pétrole, Diezani Alison-Madueke, de l’État de Bayelsa, et un nouveau ministre des Affaires du delta du Niger.















Photo: Hilary Uguru/IRIN
Une école délabrée de l’État du Delta

Insuffisances




Cependant, à cause du manque de planification du processus de DDRR, le gouvernement a sous-évalué les ressources nécessaires pour des activités de réhabilitation et de réintégration à long terme, a dit M. Obasi, de l’ICG. Les critiques ont fait la même réflexion concernant les processus de DDRR en République Démocratique du Congo, au Liberia et en Sierra Léone.



Les autorités avaient prévu que 10 000 anciens militants s’inscriraient au programme d’amnistie. Mais le nombre de signataires s’est élevé à 17 500 et comprenait des militants, des jeunes sans emploi, des criminels ou des militants-criminels, appelés « milicrants » par M. Obasi.



Les attentes de ces 17 500 personnes sont élevées et certains ont dit à l’ICG qu’un microcrédit et la création d’une petite entreprise n’étaient pas suffisants. Ils veulent des postes bien rémunérés auprès de compagnies pétrolières internationales.



Les paiements mensuels sont irréguliers, s’est plaint à IRIN Andrew Cross, un ancien militant d’Ughelli, dans l’État du Delta. Le défenseur des droits humains, Oke Joseph, lui aussi d’Ughelli, a ajouté : « les centres de réhabilitation où ces garçons sont supposés être formés ne disposent pas des équipements essentiels - le programme est en échec ».



Le MEND a fait exploser deux bombes à Warri, une ville de l’État du Delta, à la mi-mars 2010, à l’extérieur du lieu de réunion où les autorités discutaient du programme d’amnistie. « Les attentats à la voiture piégée sur les lieux des discussions suivant l’amnistie sont suffisants pour dire au monde entier que le programme de réhabilitation post-amnistie ne fonctionne pas », a signalé M. Joseph.



Autre souci, bien que 17 500 personnes se soient inscrites au programme, seules 2 700 armes ont été déposées, ce qui est « largement en deçà de l’arsenal que les militants font circuler dans la région », a dit M. Obasi à IRIN.



Ces écueils auraient pu être évités si davantage d’experts nigérians ou internationaux en DDRR avaient été consultés, a-t-il ajouté.



Pour progresser, les ministères fédéraux, les chefs des principaux États impliqués et la Commission de développement du delta du Niger, dont les relations sont décrites par M. Obasi comme étant « fracturées », doivent arrêter de travailler chacun de leur côté et coordonner leurs plans, a-t-il dit. Cela devrait également mener à une évaluation plus réaliste de ce qui doit être fait pour remettre le processus d’amnistie sur les rails, a-t-il ajouté.



Plus le processus s’éternise, plus les risques sont élevés, a dit M. Obasi, car les militants pourraient être ralliés pour fomenter des violences lors des élections de 2011. « Cela s’est produit dans le passé… les élections de 2011 seront contestées aussi violemment qu’en 2007 ».



À plus long terme, les violences caractéristiques des dernières années pourraient réapparaître.



L’ancien militant Nicolas Dickson a dit à IRIN : « si le programme d’amnistie ne progresse pas, je promets que le Nigeria ne connaîtra pas la paix ».



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