Vers un possible changement de politique d'aide américaine

Bill Clinton, ancien président des Etats-Unis, qui est aujourd’hui envoyé spécial des Nations Unies en Haïti, a promis de promouvoir l’autosuffisance d’Haïti, après avoir exprimé son regret d’avoir mis en place, au cours de sa présidence, des politiques qui ont nui à l’agriculture du pays et à sa capacité à nourrir ses habitants.



« C’est ce que nous faisons maintenant », a-t-il dit le 31 mars, faisant référence aux efforts visant à stimuler la production de café et de mangues. Pour ceux qui militent depuis longtemps pour faire évoluer la façon dont le gouvernement américain distribue de la nourriture dans les pays en développement, ces déclarations étaient porteuses d’espoir.



Le 10 mars, Bill Clinton a évoqué, devant la Commission des affaires étrangères du Sénat américain, le rôle que son administration a joué dans l’exportation vers Haïti de denrées alimentaires américaines subventionnées, profitant du fait que la baisse des droits de douane était une des conditions attachées aux prêts du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.



Le riz américain, un des produits exportés, était moins cher que les variétés cultivées sur place, et a ainsi contribué à l’effondrement de l’industrie du riz dans le pays : en 1998, l’offre de riz en Haïti était produite à 47 pour cent à l’intérieur du pays, contre seulement 15 pour cent en 2008.



La capacité agricole a également été fragilisée par le flot d’aide alimentaire envoyée pour faire face aux crises humanitaires, dont une partie s’est retrouvée sur les marchés locaux. « C’était une erreur… à laquelle j’ai contribué… Je dois vivre chaque jour avec les conséquences du fait qu’Haïti ait perdu la capacité de produire du riz pour nourrir [sa] population, à cause de ce que j’ai fait – [moi et] personne d’autre », a dit M. Clinton à la commission présidée par le Sénateur John F. Kerry.



M. Clinton a décrit la politique menée par le passé comme un effort visant à « libérer ces [pays]… [en leur permettant de ] sauter l’étape du développement agricole, et de passer directement à l’ère industrielle », mais, a-t-il ajouté, cette politique a « échoué partout où elle a été [mise en œuvre]… on ne peut tout simplement pas retirer la chaîne alimentaire de la production… cela met aussi en péril une grande partie de la culture, le tissu de la vie, le sens de l’autodétermination », a-t-il dit à des journalistes lors d’une conférence internationale des donateurs, qui s’est déroulée au siège des Nations Unies le 31 mars.

 

Significatif



« Je pense que c’est extrêmement significatif », a dit Mark Weisbrot, co-directeur du Centre de recherche sur la politique économique (Centre for Economic Policy Research, CEPR), basé à Washington, en réaction aux déclarations de M. Clinton. « Il est très rare qu’un ancien président présente ses excuses pour quelque chose qu’il a fait ».



Le CEPR a également appelé la communauté internationale à acheter toute la récolte de riz haïtienne durant les deux prochaines années, ce qui représenterait 2,35 pour cent du total des promesses d’aide humanitaire actuelles.









« C’était une erreur… à laquelle j’ai contribué… Je dois vivre chaque jour avec les conséquences du fait qu’Haïti ait perdu la capacité de produire du riz pour nourrir [sa] population, à cause de ce que j’ai fait »

Cependant, il faut veiller à ce que « ces achats au niveau du producteur » ne perturbent pas les réseaux de distribution existants, a dit le CEPR. « Heureusement, de nombreux agriculteurs haïtiens sont organisés en coopératives, réseaux ou autres organisations. Les donateurs internationaux pourraient, et devraient, travailler avec ces organisations et agriculteurs pour élaborer un plan visant à acheter tout le riz produit localement et à le distribuer sous forme d’aide alimentaire ».



Pour Gerald Murray, anthropologue à l’Université de Floride à Gainesville, qui étudie l’agriculture haïtienne, la distribution de nourriture gratuite est nécessaire pendant les périodes de crise humanitaire, mais les déclarations de M. Clinton reflètent selon lui une prise de conscience du fait « que l’économie agricole doit être soutenue, et que cela ne se fait pas en inondant le pays de nourriture gratuite », à moins que celle-ci soit achetée à des agriculteurs locaux.



« Je pense qu’il s’agit d’une immense ouverture », a dit Neil Watkins, directeur des politiques et des campagnes d’ActionAid USA, au sujet du mea culpa de M. Clinton. « Il a, au minimum, attiré l’attention sur le besoin urgent de changement dans la politique américaine… qui a gravement nui à la production locale en Haïti. Nous pouvons aider Haïti à nourrir ses habitants en rendant plus flexible la manière dont nous apportons l’aide alimentaire, ce qui aidera le pays à se relever et à se reconstruire sur le long terme ».



Faire pression pour le changement



Le Congrès américain examine en ce moment une proposition de l’administration de Barack Obama concernant l’octroi d’une aide de 2,8 milliards de dollars à Haïti, et M. Watkins, ainsi que les représentants de 33 organisations de développement, groupes de défense des droits humains et organisations religieuses, ont fait pression pour que cette aide soit distribuée d’une manière différente par le gouvernement. La quasi totalité de l’aide alimentaire des Etats-Unis est produite par l’industrie agroalimentaire américaine.



Dans une lettre adressée le 12 avril aux leaders du congrès, le groupe de lobbying a demandé « une plus grande flexibilité dans la manière dont [les Etats-Unis distribuent] l’aide alimentaire, en permettant l’achat local ou régional de l’aide alimentaire d’urgence pour Haïti, et le recours à des formes d’aide non alimentaires, telles que les bons, les transferts d’argent ou les programmes de protection sociale ».



Certains signes indiquent que la politique américaine pourrait être en train d’évoluer. M. Watkins a mentionné un petit programme pilote créé dans le cadre de la loi agricole américaine (Farm Bill) de 2007, qui a attribué des fonds à l’achat local et régional d’aide alimentaire d’urgence, et une disposition de la loi portant ouverture de crédits (appropriations bill) de 2008, qui portait sur le même type d’achats. « Ces deux actions constituent des précédents », a-t-il dit.



Cette évolution est en accord avec les souhaits exprimés par le gouvernement haïtien ; le président René Préval a dit espérer que l’aide alimentaire d’urgence venant de l’étranger prendrait bientôt fin : « Si la nourriture et l’eau continuent à être envoyées de l’étranger, cela nuira à la production nationale et au commerce haïtien », a-t-il dit.



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