Le riz, c’est bien, mais pas pour longtemps

A en croire les organisateurs du Congrès africain du riz, un événement d’une semaine qui a lieu à Bamako, capitale du Mali, les pays d’Afrique peuvent réduire l’insécurité alimentaire et économiser des millions de dollars en se sevrant des importations de riz et en augmentant la production locale, mais les experts recommandent une mesure « radicale » : l’abandon du riz au profit des céréales locales.



« Le riz était auparavant réservé pour les occasions spéciales, comme les fêtes religieuses, les baptêmes, les mariages [ou] les célébrations populaires. Mais aujourd’hui, dans tout le Mali, le riz est préparé [chaque jour] à midi. A Bamako, c’est pire : certains en mangent même nuit et jour », a dit Bintou Diallo, présidente d’une coopérative rizicole de femmes, à 300 kilomètres à l’est de Bamako.



Les organisateurs de la conférence estiment que 40 pour cent du riz consommé chaque année en Afrique est importé (soit environ 10 millions de tonnes), ce qui a coûté deux milliards de dollars en 2006.



Les pays d’Afrique doivent satisfaire la demande croissante en riz sans avoir recours à l’importation, selon Modibo Sidibé, Premier ministre du Mali. « Nous devons inverser la tendance. Je demeure convaincu que le salut de l’Afrique proviendra de l’agriculture. L’Afrique peut et doit se nourrir elle-même, et exporter davantage de riz. Il faudra pour cela adopter des politiques visant à mettre fin [aux importations] ».



Raccourcis



Si les restrictions aux importations sont sans doute un raccourci politiquement attrayant vers le développement de la production locale, rien ne saurait remplacer les investissements dans la recherche, la production de semences et les infrastructures, selon Nicholas Minot, chercheur à l’International Food Policy Research Institute (IFPRI), un organisme sis à Washington DC, aux Etats-Unis.



« Les taxes et les quotas d’importation entraînent une augmentation du prix du riz [local] à l’échelle nationale, qui profite aux riziculteurs produisant en surplus [aux dépens] des ménages qui achètent le riz, et notamment de presque tous les ménages urbains et d’un grand nombre de foyers ruraux ». M. Minot a cité différentes études selon lesquelles jusque 60 pour cent des ménages ruraux d’Afrique achètent la plupart de leurs vivres.









« Il est tentant de penser que l’autosuffisance en riz pourrait mettre un terme à l’instabilité des prix du riz en permettant au pays de ne plus dépendre des marchés mondiaux »

A la fin de l’année 2007, l’augmentation internationale du prix des denrées alimentaires avait provoqué des émeutes de la faim dans toute l’Afrique.



« Il est tentant de penser que l’autosuffisance en riz [due à la production locale] pourrait mettre un terme à l’instabilité des prix du riz en permettant au pays de ne plus dépendre des marchés mondiaux. Cependant, même les pays autonomes en riz connaissent une instabilité des prix en raison de la fluctuation du volume des récoltes, liée au climat », a averti Nicholas Minot.



Des investissements à long terme permettraient d’augmenter la quantité de riz produite tout au long de l’année en Afrique, pour pallier les pénuries saisonnières, a-t-il néanmoins ajouté.



Les pluies erratiques et les saisons des pluies, plus brèves, ont entraîné une diminution de la production de céréales dans l’ensemble du Sahel, provoquant des pénuries de vivres et de fourrage précoces, à six mois de la prochaine récolte.



Changement climatique, changement de cultures



Au lieu de se demander comment ils pourraient atteindre l’autosuffisance alimentaire en produisant davantage de riz, les pays devraient envisager de produire des céréales locales riches en nutriments, actuellement cultivées en trop petite quantité car elles sont plus difficiles à récolter et à traiter, a expliqué à IRIN Caterina Batello, spécialiste des cultures et du changement climatique à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).



Parmi ces céréales : le teff (Eragrostis tef), une herbe produisant de petites graines extrêmement nutritives, que l’on trouve essentiellement en Afrique de l’Est, et le fonio, un groupe d’herbes Digitaria sauvages et domestiquées qui produisent des graines plus petites que des grains de couscous, et poussent principalement en Afrique de l’Ouest.



« La biodiversité locale est bonne pour la sécurité alimentaire. Nous devons convaincre les populations locales qu’elles ont un trésor sous les pieds ; ils [les fermiers] pensent que les cultures étrangères, avec plus de recherche, seront meilleures pour l’écosystème, mais ce n’est pas le cas », a indiqué Caterina Batello.














Photo: Phuong Tran/IRIN
Mariko Fadima Siby, vendeuse de fonio, dans une serre utilisée pour sécher le fonio avant le conditionnement

De toutes les céréales cultivées en Afrique, le riz est celle qui consomme le plus d’eau. « Les producteurs [des écosystèmes arides] devront inévitablement passer à des cultures plus durables, en raison des pénuries d’eau et de la salinisation des sols [le sel accumulé dans les sols entrave la production alimentaire] ».



Le maïs, le blé, le sorgo, le millet et le fonio consomment moins d’eau (par ordre décroissant) que le riz et sont mieux adaptés aux écosystèmes arides en raison de leur capacité à résister à la chaleur, selon Mme Batello.



Une révolution



Malgré tout, inciter les populations à envisager des cultures traditionnelles telles que le fonio, qui nécessitent moins d’eau, constituerait un changement « radical » qui exigerait une « transformation sociétale » totale, selon Mme Batello. « Les gens ne veulent pas revenir en arrière alors qu’en réalité, il y a de bons enseignements à tirer du passé, et à associer aux technologies du futur ».



Les fermiers ont peut-être oublié, ou bien ils n’ont jamais su comment décortiquer les céréales « négligées », comme les appelle la FAO. Et même s’ils souhaitaient vendre ces cultures, il y a le problème des marchés. « Les gens ne sont peut-être pas habitués au goût, ce sera plus cher que le riz, qui, lui, est en vente un peu partout… la société tout entière doit s’adapter, des décideurs aux consommateurs, en passant par les producteurs et les fabricants », a expliqué Mme Batello.



« Les gens mangent du fonio ; il est pourtant plus cher et plus difficile à traiter, et demande plus de travail, mais ils savent que c’est nutritif », a commenté Mariko Fadima Siby, vendeuse de fonio à Bamako. « Les gens n’ont jamais cessé de le cultiver et en consomment pendant les semailles, lorsqu’ils n’ont pas encore récolté de riz et n’ont pas les moyens d’en acheter ». Si le fonio faisait l’objet d’autant d’investissements que le riz, il y aurait un marché, a-t-elle en outre indiqué à IRIN.



Les pays devraient aller au-delà du « nombre limité de variétés produites à l’heure actuelle », a expliqué Mme Batello. « Avec les changements observés dans les tendances de précipitations et les températures, il est évident que le riz va devenir problématique en Afrique ».



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