Une année de crise

L’impasse politique malgache masque une situation humanitaire de plus en plus fragile qui va continuer de s’aggraver si la crise actuelle n’est pas résolue.



Un an après la destitution de l’ancien président Marc Ravalomanana par Andry Rajoelina, le président actuel de la Haute autorité de transition, aidé d’une partie de l’armée, le pays n’a toujours pas de gouvernement reconnu sur le plan international.



Le 17 mars, un an jour pour jour après le changement de pouvoir opéré à la manière d’un coup d’Etat, l’Union africaine (UA) a annoncé des sanctions à l’encontre d’Andry Rajoelina et de son gouvernement, connu sous le nom de la Haute Autorité de la transition (HAT), s’ils n’appliquaient pas les mesures convenues en vue du partage des pouvoirs, signées en 2009 avec les chefs des trois autres principaux partis politiques malgaches.



Au milieu des troubles politiques et du déclin économique, les organisations humanitaires s’inquiètent de constater une dégradation de la situation humanitaire et une diminution de la capacité à faire face aux situations d’urgence sur l’île, sujette aux catastrophes naturelles – la tempête tropicale Hubert, dernière calamité en date, a frappé la côte est de Madagascar le 10 mars, faisant au moins 36 morts et quelque 37 000 sans-abri.



En raison de la réduction substantielle des dépenses publiques opérée par le gouvernement, qui lutte pour faire face aux répercussions économiques conjuguées d’une crise politique nationale et d’une crise financière mondiale, celui-ci n’a pas été en mesure de remplir ses engagements fondamentaux dans les secteurs de la santé et de l’éducation.



« Ce sur quoi [tout le monde] devrait pouvoir s’accorder, c’est que plus la crise durera, plus la situation économique des Malgaches s’aggravera », a estimé John Uniack Davis, directeur national de CARE International (un organisme qui opère dans le domaine de la réduction de la pauvreté) à Madagascar.



« Ce qui est difficile depuis un an, c’est que les questions de sécurité alimentaire se sont aggravées dans le sud, et que certaines régions ont été touchées par des tempêtes tropicales et des inondations. C’est pourquoi nous observons les signes d’un déclin des moyens de subsistance, mais il est difficile pour les étrangers de comprendre ces différentes crises humanitaires distinctes et récurrentes, et de les séparer de la situation politique », a-t-il dit à IRIN.



Difficultés économiques



Madagascar a en effet connu une année difficile. La Banque mondiale a noté dans son bulletin de programmes de février que « la situation politique actuelle et la crise financière mondiale ont de lourdes conséquences sur l’économie de Madagascar, entraînant un recul de la croissance économique et des pertes d’emploi ».



La diminution de la demande des principaux produits d’exportation malgaches, notamment de la vanille, des clous de girofle, du café et des crevettes, reflète la récession qui touche le commerce international. En outre, conséquence directe de la crise politique, les bailleurs internationaux ont réduit leurs aides humanitaires non essentielles, qui représentaient jusque 70 pour cent des dépenses gouvernementales, a noté le Fonds monétaire international.



La Banque mondiale a fait état de 228 000 pertes d’emploi, essentiellement dans les zones urbaines et résultant en grande partie d’un recul net du tourisme et de la suspension d’un accord commercial préférentiel avec les Etats-Unis, duquel l’industrie malgache du textile dépendait fortement. Jusque 50 000 emplois sont aujourd’hui menacés par la fermeture des usines de textile, qui n’ont plus les moyens d’exporter aux Etats-Unis.



A Madagascar, selon la Banque mondiale, la croissance économique s’est effondrée pour atteindre à peine 0,6 pour cent en 2009, contre sept pour cent en 2008. Ces chiffres suggèrent que les investissements publics ont diminué d’environ 30 pour cent, la construction de 40 pour cent, les importations de 22 pour cent, et la consommation d’énergie de 15 pour cent.



Les revenus fiscaux avaient diminué d’environ un quart en 2009, et selon les conclusions d’un dossier rédigé en février par le principal économiste spécialiste de Madagascar à la Banque mondiale, « les autorités doivent veiller à ce que chaque dollar soit dépensé plus efficacement. L’économie locale est de toute évidence en récession depuis le deuxième trimestre de 2009 et les perspectives sont encore plus sombres pour 2010 ».










« Ils n’ont pas abandonné la population malgache … qui a déjà payé cher l’instabilité politique par le passé  »

Difficultés sociales




Près de 70 pour cent des Malgaches vivent en deçà du seuil de pauvreté, selon le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF). « Dans ce contexte ... assurer le respect des droits fondamentaux de la population reste crucial », d’après un rapport publié par l’UNICEF en février. « La situation présente un risque d’augmentation du niveau de vulnérabilité, en particulier des enfants et des femmes ».



Les investissements sociaux auraient en effet diminué d’environ 200 millions de dollars, et la coupure budgétaire correspondante dans le secteur de la santé a remis en question la prestation des services de base, en particulier l’inoculation des vaccins courants, notamment les vaccins contre la rougeole, le tétanos et la polio ou le BCG (Bacille de Calmette et Guérin, un vaccin contre la tuberculose), subventionnés jusqu’à 50 pour cent par le gouvernement.



« Aujourd’hui, notre priorité est de surveiller la vulnérabilité des enfants et d’agir en conséquence, en tenant compte de l’érosion des services essentiels offerts aux enfants », a déclaré à IRIN Bruno Maes, directeur de l’UNICEF Madagascar. L’organisme prévoit un doublement des dépenses en vaccinations de routine pour 2010, pour combler le manque de fonds gouvernementaux et assurer que les enfants reçoivent des vaccins de routine en 2010.



Un soutien continu



Malgré le désengagement de certains bailleurs, la communauté internationale reste d’un grand soutien à Madagascar, selon Benoit Kalasa, Coordinateur résident par intérim du système des Nations Unies dans le pays. « Ils n’ont pas abandonné la population malgache … qui a déjà payé cher l’instabilité politique par le passé ».



La Banque mondiale, principal bailleur de fonds de Madagascar, n’a traité aucune demande de retrait de fonds depuis le 17 mars 2009 ; toutefois, « dans l’optique de réduire toute conséquence néfaste sur la vie des citoyens malgaches pauvres », la Banque a repris les décaissements en faveur des volets essentiels de certains projets, ayant un « impact direct sur le bien-être humain », tels que la nutrition, le VIH/SIDA et la sécurité alimentaire, a déclaré l’organisme dans son communiqué de février.



L’USAID, autre bailleur important, a mis fin à son aide au « développement », tout en augmentant son aide « humanitaire ». « Rares sont les bailleurs qui se sont retirés » complètement, a noté Richard Marcus, directeur du Programme d’études internationales de la California State University aux Etats-Unis, qui vient juste de rentrer de Madagascar.



Outre les fonds, il est également important que les bailleurs restent dans le pays « car il est relativement facile de mobiliser des fonds si les conditions le permettent lorsqu’il y a encore un bureau national en activité ... négocier de nouvelles initiatives de financement et établir des infrastructures de financement peut prendre des années », a expliqué M. Marcus à IRIN.



Malgré tout, la réduction des dépenses de projets effectuées par les bailleurs se fait sentir, en particulier dans les secteurs sociaux tels que l’éducation ou la santé, et « cette pression va considérablement augmenter en 2010 », a averti M. Marcus.



« Financièrement, le gouvernement actuel est sans aucun doute sous pression », a-t-il ajouté, et sans aide externe des bailleurs, « il sera de plus en plus difficile de satisfaire les revendications salariales du secteur public. C’est une priorité à Madagascar, car les fonctionnaires sont bien organisés et ont déjà mené des actions sociales par le passé, en particulier dans la capitale ».















Photo: Christina Corbett/IRIN
L’année 2009 a été marquée par des manifestations politiques (photo d’archives)

Rompre le cycle




Résoudre la crise politique à Madagascar est un projet à long terme qui exigera des efforts d’éducation et une réforme politique complexe. Depuis le début de la crise, la communauté internationale a emprunté le chemin sinueux de la réconciliation entre les trois précédents présidents de l’île et le nouveau. Un Groupe de contact international a été constitué pour négocier le dialogue entre les parties.



« Plusieurs facteurs ont déclenché la crise actuelle : le premier était la mauvaise gouvernance, caractérisée par une collision entre les intérêts publics et privés [sous le régime de l’ancien président Ravalomanana] », a indiqué Guy Ratrimoarivony, directeur du Centre d’études diplomatiques et stratégiques, sis à Antananarivo, la capitale.



« Cela a contribué à provoquer un mécontentement populaire à un moment où Madagascar souffrait également de la crise économique mondiale. Rajoelina en a été le catalyseur, la personne venue représenter l’opposition ». Selon M. Ratrimoarivony, le dialogue politique devrait englober un débat national sur diverses questions aussi complexes que le fédéralisme et la décentralisation.



« Pour éviter une nouvelle crise, je crois que la société civile devrait jouer un rôle, et qu’il faut complètement restructurer la République. Nous devons commencer à la base, voir ce que veulent les gens et ce à quoi ils accordent de l’importance », a estimé M. Ratrimoarivony ; selon lui, Madagascar a besoin d’une nouvelle Constitution pour poser le fondement d’un Etat plus stable.



Toutefois, selon certains observateurs, la force du mouvement de la société civile malgache est généralement affaiblie par les partis pris politiques. « La société civile n’est pas indépendante, et les gouvernements successifs n’ont collaboré qu’avec les groupes qui les soutenaient », selon Hanitra Rafolisy, présidente de l’Union nationale des droits humains, plateforme des associations de défense des droits humains.



« Le nombre de chômeurs augmente chaque jour, le nombre d’enfants déscolarisés augmente chaque jour, et chaque jour la situation se dégrade », a-t-elle commenté.



Selon M. Ratrimoarivony, il faudra peut-être de nombreuses années pour trouver une solution durable à l’instabilité politique apparemment chronique qui touche Madagascar. « L’éducation est fondamentale ; nous avons besoin d’éducation et de temps. Cela pourra prendre une ou deux générations, mais nous devons commencer maintenant pour faire évoluer la mentalité des jeunes ».



« Tous les présidents qui ont pris le pouvoir depuis l’indépendance ont manipulé la Constitution pour satisfaire leurs besoins », a quant à lui fait remarquer M. Marcus. « La population semble plutôt écœurée par les dirigeants, et perçoit le problème comme une bataille entre ces derniers, dont elle fait les frais, mais à laquelle elle ne participe pas ».



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