Les craintes d’un tremblement de terre persistent

Des foules se précipitent à l’extérieur des immeubles à la moindre petite secousse ; des mères refusent d’allaiter leurs bébés par crainte de leur transmettre leur dépression ; des gens se plaignent de maux de tête et d’insomnies. Selon des spécialistes de la santé mentale, tant que les choses n’auront pas repris un cours plus ou moins normal et que les besoins essentiels (nourriture, eau potable et abri) des habitants ne seront pas comblés, la crainte risque de les empêcher de se relever.



« Lorsque des personnes qui ont enduré une épreuve terrible se sentent en sécurité, ont accès à de la nourriture, de l’eau et un abri et disposent des ressources essentielles à leur survie, elles peuvent récupérer assez rapidement », a dit Alison Schafer, coordinatrice du groupe Santé mentale et soutien psychosocial de World vision, une ONG internationale.



Des milliers d’Haïtiens font toujours la queue pour bénéficier des distributions sporadiques de nourriture et d’eau dans la capitale, Port-au-Prince, et dans les alentours, mais les stocks sont souvent épuisés avant que tout le monde ait pu avoir sa part. Des pancartes « Aidez-nous » en français, en anglais et en espagnol sont apparues un peu partout dans la capitale. Y figurent aussi des numéros de téléphone et des listes de souhaits.



Pas d’adieux



Les équipes de déblayage du gouvernement ont trouvé plus de 100 000 cadavres et continuent, plus de deux semaines après le tremblement de terre du 12 janvier, d’en extirper des décombres, a indiqué Jude Célestin, directeur général du Centre national d’équipement (CNE), une firme de construction.









« Pourquoi est-ce que j’enverrais mon enfant dans un édifice plus ou moins sécuritaire si, en plus, il n’a même pas d’enseignant ? Ce n’est pas si urgent pour lui d’apprendre à lire. »

« Il serait urgent de faire nos adieux à ceux qui sont morts », a dit Mme Schafer, de World vision. Les travailleurs du bâtiment ont reçu l’instruction de déposer les corps dans l’une des 30 fosses communes situées à proximité de la ville.



L’un des travailleurs, Blaise Henry, a dit à IRIN qu’il avait extirpé des cadavres des décombres et les avait déposés dans des fosses communes à proximité de la ville. « Chaque fois que j’enterre un corps, je sais qu’une autre famille ne pourra pas faire ses adieux et que ses membres ne sauront pas où a été enterré leur père, leur sœur ou leur mère ».



Pas d’allaitement



Sur la côte sud, à Jacmel, le tremblement de terre a endommagé tous les pavillons de l’hôpital St-Michel, le plus grand centre hospitalier de la région, à l’exception du département de radiologie. Les médecins circulent sur les dalles de béton pour aller voir leurs patients.



À l’extérieur de l’hôpital, dans la tente réservée à la maternité, Nadia Beauzile, 22 ans, est couchée aux côtés de son bébé, né la veille. Lorsqu’on lui demande si elle compte l’allaiter, elle fait non de la tête. « Je suis triste. Je ne peux pas allaiter. Je ne vais pas lui donner mon lait pour les prochains six mois », a-t-elle dit à IRIN. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait lui donner pour remplacer son lait.



L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande l’allaitement sans supplément pendant les six premiers mois pour stimuler le système immunitaire du bébé et améliorer ses chances de survie. En effet, le lait maternel est riche en nutriments et en anticorps.



Les mères haïtiennes qui ne se sentent pas bien physiquement ou mentalement depuis le tremblement de terre craignent de transmettre leur « mauvaise santé » à leur bébé, a indiqué Saiko Chiba, membre de l’équipe de soutien national du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF).



Psychose



« Il y a une sorte de psychose nationale qui empêche les gens de dormir dans n’importe quel édifice, même ceux dont la structure est solide », a dit Zidor Fednel, le délégué départemental du sud-est d’Haïti, où 30 000 foyers ont été endommagés et 21 000 personnes se sont retrouvées sans toit, selon les estimations officielles.



Le 21 janvier, les patients du Centre de diagnostic et de traitement intégré (CDTI) du quartier Sacré-Cœur, à Port-au-Prince, se sont précipités à l’extérieur de l’édifice lorsqu’ils ont senti une petite secousse. « J’ai senti quelque chose et je ne voulais pas me trouver dans l’édifice : j’ai couru pour en sortir. Vous ne l’avez pas sentie ? », a dit Brutas Richie Camartinière, bénévole de 19 ans.



De nombreuses secousses secondaires ont ébranlé Haïti, notamment celle du 20 janvier, d’une de magnitude 6,1. Selon l’Institut géologique américain (USGS), il est possible que d’autres tremblements de terre se produisent dans les mois à venir et ils sont inévitables à long terme.














Photo: Phuong Tran/IRIN
L’hôpital régional de Jacmel, dans le sud-est d’Haïti

Le gouvernement haïtien a annoncé qu’il planifiait la réouverture des écoles de Port-au-Prince pour le 1er février, mais 97 pour cent d’entre elles sont complètement détruites et celles qui restent n’ont pas encore été inspectées pour vérifier si elles étaient sûres. En outre, des centaines d’enseignants ont été tués.



« Pourquoi est-ce que j’enverrais mon enfant dans un édifice plus ou moins sûr si, en plus, il n’a même pas d’enseignant ? Ce n’est pas si urgent pour lui d’apprendre à lire. Je préfère qu’il reste avec moi – nous avons déjà tant perdu. L’école peut attendre », a dit Franclin Montina, 38 ans.



Lorsqu’on lui a demandé si elle permettrait à ses enfants d’aller à l’école si un ingénieur déclarait que l’édifice était sûr, Mme Montina a répondu : « Non. Certaines fissures sont toutes petites et certains tremblements de terre, très puissants ».



Pas de psychologues



Luc Antoine, directeur médical à l’hôpital St-Michel, à Jacmel, a dit à IRIN que le personnel du centre hospitalier avait référé quatre cas de santé mentale à un autre hôpital. « Nous n’avons pas les moyens de les soigner ici. Et il y a beaucoup d’autres cas. Depuis le tremblement de terre, beaucoup de spécialistes sont venus nous aider, mais aucun parmi eux n’est psychologue ».



Il a demandé des tranquillisants aux organisations humanitaires. « Pour chaque tranche de 50 patients, au moins 30 présentent des symptômes de dépression ou d’anxiété, notamment des diarrhées psychosomatiques, de l’insomnie et des maux de tête. Les effets psychologiques continuent de se manifester parallèlement aux blessures physiques ».



Des progrès timides



L’agence centrale pour l’achat de médicaments et de fournitures médicales (PROMESS), à Port-au-Prince, possède des stocks de médicaments psychotropes, mais le ministère de la Santé a noté une pénurie de services médicaux à Jacmel et dans d’autres centres situés à l’extérieur de la capitale.



Selon David Baduel, directeur du Programme alimentaire mondial à Jacmel, les livraisons d’aide en direction de Jacmel ne sont pas encore coordonnées. « Nous ne savons jamais ce que nous allons recevoir, comment et quand – nous savons que nous recevrons quelque chose au moment où ça arrive ».



Un médecin a été chargé de rationaliser les fournitures médicales à leur arrivée à l’aéroport. « Elle était venue proposer ses services et elle a vu qu’il n’y avait personne pour s’occuper de gérer les livraisons de fournitures médicales ».



Parmi les 150 organisations enregistrées auprès des Nations Unies, certaines ont rapporté une diminution des cas de traumatismes physiques, mais une augmentation des problèmes de santé mentale. Médecins sans frontières et Canadian medical assistance teams ont commencé à offrir des soins de santé mentale.



Le ministère de la Santé d’Haïti élabore actuellement une politique de santé mentale et International Medical Corps s’occupe de gérer l’offre de soins psychologiques avec les organisations nationales.



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