Un régime alimentaire fragilisé par les diamants

Chris Simpson
Journaliste indépendant basé à Dakar et contributeur régulier d’IRIN

Alors qu’elle aidait à l’organisation d’une campagne de vaccination en juillet, Victorine Yangakola, sage-femme et travailleuse de la santé, a pris conscience de l’existence d’une crise alimentaire grave à Boda et dans les villages voisins de la préfecture de Lobaye, dans l’ouest du pays.



« Je suis tombée sur des enfants qui avaient des cheveux rougeâtres et l’abdomen gonflé », s’est rappelé Mm Yangakola. « C’était évident pour moi que c’était dû à un grave problème de malnutrition ».



Alertée par le ministère de la Santé, l’organisation Médecins sans frontières (MSF) a mis sur pied un programme d’urgence à Boda en août. Selon le coordonateur de MSF sur le terrain, Luis Tello, l’intention initiale de MSF était de rester sur place pendant trois mois, mais l’organisation cherche maintenant à maintenir une présence à Boda au moins jusqu’en mai 2010. Le problème est notamment dû au fait que les champs sont négligés au profit de la chasse aux diamants.



« On ne peut pas parler de Boda sans parler de diamants », a dit le sous-préfet Joseph Denam Gueknekini. « Même le bureau où je suis assis en ce moment a été payé grâce à l’argent des diamants ».



Toutefois, M. Gueknekini, ancien directeur d’école à Boda, estime que la dépendance excessive aux diamants fait payer un lourd tribut aux communautés locales.



« Avant, quand les diamants étaient de bonne qualité et que beaucoup d’argent circulait, il était facile de trouver des jeunes prêts à abandonner l’école pour chercher des diamants. Comme on dit ici : ‘La pioche est plus légère que la plume’. Les jeunes pensent qu’ils peuvent devenir millionnaires en extrayant des diamants : ça leur semble beaucoup plus intéressant que de cultiver un champ de manioc ».



Dans toute la Lobaye, des fermiers se plaignent de la chute du prix du manioc, de l’absence d’outils essentiels, d’une pénurie de crédit et de l’absence de structures coopératives. De nombreux fermiers ont délaissé leurs terres pour aller travailler dans les zones d’exploitation, ou chantiers.















Photo: Chris Simpson/IRIN
Extraction artisanale des diamants à Boda, dans la préfecture de Lobaye, dans l’ouest de la République centrafricaine

Enfants vulnérables




De nombreux enfants rencontrés par MSF à Boda et dans les villages environnants sont extrêmement vulnérables et présentent des signes évidents de kwashiorkor. « Les chiffres ne diminuent pas aussi rapidement que nous l’avions prévu », a reconnu M. Tello. « Il sera difficile de régler le problème une fois pour toute ».



Pour lutter contre la malnutrition infantile, MSF utilise notamment une formule de lait enrichi qu’elle administre aux nouveaux arrivants à la clinique de Boda. Les enfants souffrant de malnutrition sont ensuite nourris d’aliments nutritifs et thérapeutiques avant d’ingérer à nouveau la nourriture locale.



D’après M. Tello, il devrait y avoir une période de surveillance de six à huit semaines pendant laquelle l’enfant récupère progressivement. MSF offre un service pour les personnes mal desservies en se rendant, lorsque c’est possible, dans les villages isolés pour fournir des soins médicaux sur le terrain et transporter les enfants mal nourris à Boda.



« Les mères devraient amener leurs enfants à la clinique pour qu’on leur administre les vaccins et les traitements contre les vers », a indiqué Mme Yangakola. « On devrait donner aux mères les informations essentielles sur la manière dont il faut s’occuper d’un bébé pour éviter, comme on le voit maintenant, qu’elles ne donnent du manioc et de l’eau à un bébé de trois mois, ce qui n’améliore en rien son statut alimentaire ».



Mme Yangakola a cependant souligné que les préoccupations en matière de malnutrition ne concernaient pas seulement les enfants. « Souvent, des femmes qui viennent nous voir pour des consultations prénatales pèsent aussi peu que 35 kilos. À cause des coutumes locales, de nombreuses femmes accouchent à la maison. Elles n’ont pas accès aux antibiotiques [et ne bénéficient pas de l’apport en] fer et de la nourriture saine dont une femme a besoin après l’accouchement ».



Mauvaise alimentation



Mme Yangakola est très critique des habitudes alimentaires des habitants de la Lobaye. Elle a soutenu que la dépendance au manioc avait significativement contribué à l’apparition du kwashiorkor dans l’ouest. « Ils ont de tout ici : des oranges, des papayes, des arachides, des légumes, du maïs, mais ils ne mangent que du manioc, souvent bouilli, sans huile et sans sel », a déploré un travailleur de la santé.



« Je travaille en République centrafricaine depuis 1975, et les taux d’analphabétisme et de malnutrition n’ont jamais été aussi élevés », a dit Adelino Bruneli, un missionnaire italien. « La nourriture locale a très peu de valeur nutritive ».



Sur le marché local, le commerce de farine de manioc et de koko, une plante verte récoltée dans la forêt voisine, est florissant. « C’est facile de préparer un koko-manioc », a dit Christine Diango, mère de sept enfants. « Ce n’est pas ce que les mères devraient donner à leurs enfants, mais la viande, le poisson et les légumes sont très chers ici ».



La plupart des produits viennent de Bangui, à 145 kilomètres à l’est, et les coûts de transport font grimper les prix.














Photo: Wikimedia Commons
Un amas de diamants

Tandis que les militants de la santé comme Mme Yangakola évoquent la nécessité d’organiser une campagne populaire d’informations sur la diète et l’alimentation, à Boda, la lutte contre la malnutrition se poursuit sur fond d’effondrement des infrastructures et de brusque déclin économique.



Dans la préfecture de Lobaye, les installations médicales sont mal réparties. L’hôpital sous-équipé de la capitale régionale, Mbaiki, est le point central d’un système de santé mal en point. Le réseau routier est en mauvais état et de nombreuses régions sont inaccessibles pendant la saison des pluies.



D’après M. Tello, de MSF, les programmes de recouvrement des coûts, qui impliquent parfois que les patients soient facturés beaucoup plus qu’ils ne peuvent se le permettre pour des traitements ou des médicaments de base, encourage une dépendance dangereuse envers les guérisseurs traditionnels.



Perte d’éclat



Comme ailleurs en République centrafricaine, l’exploitation de diamants dans la Lobaye, qui a commencé dans les années 1930, se fait de manière exclusivement artisanale. Les diamants sont tous extraits des gisements de sable, de gravier et d’argile. Mais les revenus des diamants ont été durement affectés par la chute des prix internationaux provoquée en partie par la crise financière mondiale.



L’industrie du diamant implique un réseau complexe d’acteurs formels et informels, notamment les chercheurs de diamants, les propriétaires des sites et les acheteurs, ou « bureaux d’achat ». En 2008, le gouvernement a fermé la plupart d’entre eux dans le cadre d’une campagne très médiatisée destinée à faire le ménage dans le secteur, éliminer les pratiques illégales et établir de meilleurs contrôles réglementaires. L’un des principaux acheteurs de diamants de la République centrafricaine, ADR, poursuit ses activités à Boda, mais les autres bureaux ont été fermés.



La majeure partie des achats sont faits par des collectionneurs locaux, parmi lesquels certains sont aussi propriétaires de site, ou « chefs de chantier », et supervisent le travail de dizaines de chercheurs qui doivent remettre les diamants qu’ils trouvent au propriétaire et n’ont pas le droit de les vendre à quelqu’un d’autre.



À Banagbélé, un champ diamantifère situé à 14 kilomètres de Boda, près de la route principale qui mène à Mbaiki, les hommes creusent et tamisent. Un village s’est créé à partir de rien, avec des huttes pour abriter les travailleurs. La plupart sont venus de Boda ou des villages voisins et ils sont nombreux à ne voir leur famille qu’une fois par semaine. Augustin Teng, 39 ans, a dit pouvoir gagner, les bons mois, entre 50 000 et 100 000 francs (100 et 200 dollars). D’autres ne gagnent cependant que 1 000 ou 1 500 francs quotidiens (deux ou trois dollars).



M. Teng a dit compléter son revenu en cultivant ses champs de manioc, de maïs et d’arachide. Il a estimé que les autres mineurs devraient faire de même, surtout avec la chute des prix des diamants.



« C’est ce que nous avons ici en République centrafricaine : des diamants et des terres », a dit M. Teng. « Mais en ce moment, vous ne tirerez pas grand-chose ni de l’un ni de l’autre ».



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