Accablées par le poids des traditions

Son certificat universitaire en poche, Hubbie Hussein Al-Haji est rentrée dans sa communauté pastoraliste, à Garissa, dans le nord-est du Kenya, en espérant y travailler comme assistante vétérinaire.



Mais on lui a refusé le poste. « Quand je suis revenue à Garissa [capitale de la province nord-orientale], on m’a dit : ‘vous [une femme] ne pouvez pas soigner les animaux parce que vous avez vos règles tous les mois. Ce n’est pas bon pour nos vaches : elles risquent de mourir’ », a-t-elle rapporté à IRIN.



Mme Al-Haji et sa collègue ont alors décidé de créer une ONG locale, WOMANKIND Kenya (WOKIKE), afin d’offrir aux femmes des formations en leadership. Elles ont également mis sur pied un refuge pour les fillettes qui présentent des risques d’être soumises à des mutilations génitales féminines (MGF).



« Les filles sont souvent considérées comme de simples objets de plaisir pour les hommes », a indiqué Mme Al-Haji. Dans sa communauté, les MGF font partie d’un rituel très important, qui marque la transition entre l’enfance et l’âge adulte.



À l’heure actuelle, le centre accueille 120 fillettes âgées d’environ six ans qui risquaient d’être soumises à des MGF à partir de huit ans. Les filles, qui, pour la plupart, y ont échappé, sont sélectionnées en fonction des recommandations du Département des enfants du gouvernement et de la communauté.



« Au début de notre campagne contre les MGF, la communauté était contre nous parce que c’était un sujet tabou », a expliqué Mme Al-Haji. « Le plus difficile, c’était de travailler avec des hommes instruits qui vous [une femme instruite] considèrent comme une rivale ».



Avec le temps, WOKIKE a gagné le soutien des chefs religieux locaux, pour la plupart musulmans. « [Maintenant], les chefs religieux disent aux membres de la communauté que les MGF ne font pas partie des obligations religieuses », a-t-elle ajouté.



L’une des belles histoires qu’elle a vécues a renforcé la détermination de Mme Al-Haji d’apporter son aide aux femmes défavorisées du nord-est du Kenya : Hafsa, qui a obtenu l’aide du centre pendant 14 ans, va bientôt rentrer à l’université de Nairobi pour y étudier en pharmacie.














Photo: Ann Weru/IRIN
Une fillette Somali

« J’ai échappé aux pratiques traditionnelles comme les MGF et le mariage précoce », a dit Hafsa à IRIN, ajoutant qu’elle était arrivée au centre en provenance d’Ijara [région située au sud de Garissa] à l’âge de quatre ans.



« Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes toujours victimes de discrimination : par la communauté si vous n’avez pas été excisée, et par les amis à l’école à l’extérieur de la province si vous avez été excisée », a indiqué Hafsa, qui a fréquenté une école secondaire située dans l’est du Kenya.



Selon un rapport du Population Council, au moins 32 pour cent des femmes kényanes ont subi des MGF. Chez les communautés Somali, Abagusii, Kuria, Massaï et Samburu, ce chiffre s’élève à plus de 90 pour cent.



Tâches réservées aux femmes



Dans la ville voisine de Wajir, la situation des filles et des femmes n’est pas plus rose, a dit Haretha Bulle, coordonnatrice de programmes pour la Wajir South Development Association (WASDA).



« Dans un ménage Somali traditionnel, la femme cuisine et prend soin des bébés, et c’est pourquoi les filles sont souvent retirées de l’école », a dit Mme Bulle à IRIN.



L’absence de conscience de la valeur de l’éducation et de pensionnats pour les filles a eu des conséquences négatives.



« Aucun homme ne laissera sa fille aller à l’école [seule] en ville sans sa mère », a-t-elle fait remarquer. « Mais il faut bien aller à l’école primaire avant d’aller au secondaire ».














Photo: Ann Weru/IRIN
Hafsa rentrera bientôt à l’université de Nairobi pour y étudier en pharmacie

Les fillettes sont nombreuses à subir des MGF et ne peuvent pas déposer une plainte contre ceux qui ont procédé à l’intervention. « En avril, une fillette est décédée après avoir perdu tout son sang. L’exciseur a été arrêté, puis relâché », a ajouté Mme Bulle.



« Ce sont souvent de très vieilles femmes qui n’y voient plus clair », a ajouté Mme Bulle. « On ne peut se débarrasser des MGF du jour au lendemain. On ne peut pas dire aux Somali de ne plus pratiquer l’excision – même s’ils n’aiment pas pratiquer l’excision pharaonique ».



L’excision pharaonique, aussi connue sous le nom d’infibulation, implique la suppression totale de tous les organes sexuels externes [clitoris, grandes et petites lèvres] et la suture de l’orifice vaginal en laissant une petite ouverture pour l’écoulement du sang menstruel.



À la maison, les filles sont également exposées à la violence sexiste, mais les communautés ne considèrent pas cela comme un problème, a ajouté Mme Bulle.



« Lorsque vous essayez d’intervenir, la femme elle-même finit par vous accuser de vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas », a-t-elle expliqué. « [Toutefois], je ne peux pas dire que les statistiques des viols [rapportés dans la zone] soient alarmantes ».



Le plus gros problème, c’est l’absence de services de soutien. « Dans cette partie du pays, les services pour les femmes maltraitées sont quasi inexistants », a-t-elle dit. Par exemple, si une femme se fait violer, « la prophylaxie post-exposition (PEP)... n’existe que dans les livres dans cette partie du monde ». Dans les 72 heures suivant l’exposition à un risque de transmission du VIH, le PEP aide à prévenir l’infection.



Taux de divorce élevé



Dans la ville de Moyale, près de la frontière éthiopienne, les femmes et les filles sont considérées comme « inférieures » aux hommes, a dit Rashid Osman, chef adjoint pour la ville d’Odda



« Une femme peut se marier, mais, en cas de divorce, elle n’obtient aucun droit », a-t-il indiqué. « Ici, on dirait que les gens se marient et divorcent de toute façon. Par conséquent, il y a beaucoup de personnes divorcées et d’enfants négligés ».



Malgré les campagnes de sensibilisation, il est difficile de modifier des perceptions qui relèvent des traditions. « On entend des hommes dire : ‘d’ici la fin de la prochaine saison des pluies, je dois trouver une quatrième femme. Ensuite, je ferai le pèlerinage du Hadj.’ On se serait attendu à ce que le Hadj soit une priorité », a-t-il ajouté.



« Parfois, les gens ont des raisons étranges de se marier...comme de s’occuper des vaches parce que la ville s’étend et que les bergers doivent aller plus loin ».



Selon Rashid Karayu, directeur de Global Integrated Development Programme, une ONG locale, les femmes du nord-est du Kenya ont moins de pouvoir que dans d’autres régions.



« Au sein de la population en général et chez les femmes elles-mêmes, la perception qui prévaut est que les femmes sont inférieures », a-t-il dit à IRIN. « Même dans les comités de parents [à l’école], les femmes, qui sont généralement les mieux placées pour s’exprimer pour leurs enfants, se tiennent souvent à l’écart ».



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