Des routes et des services de santé

Chris Simpson
Journaliste indépendant basé à Dakar et contributeur régulier d’IRIN

Le père Michel Ange Ningando est né et a grandi à Kabo, dans le nord de la République centrafricaine (RCA) ; après avoir quitté la ville pour poursuivre ses études, il est revenu s’y installer il y a deux ans, pour prendre la tête de l’Eglise catholique locale.



« Je me rappelle l’époque où cette ville avait vraiment quelque chose de spécial », a dit M. Ningando à IRIN. « Quand j’étais petit, je sortais danser dehors au clair de lune. Tous les habitants travaillaient dans leurs champs. C’était ‘Kabo la magnifique’, et cette ville, c’était vraiment quelque chose. Aujourd’hui, c’est différent ».



L’industrie du coton de Kabo a disparu depuis bien longtemps. Les approvisionnements du marché sont maigres, bien qu’on y trouve des produits du Cameroun, du Tchad voisin, et même du Nigeria. Les responsables officiels avertissent que les tensions entre les agriculteurs locaux et les éleveurs de passage se font de plus en plus vives, et estiment que l’accès aux terres devrait être davantage réglementé.



La situation de la ville s’est toutefois améliorée. Les centaines de déplacés qui avaient fui les combats en 2007 et 2008 sont partis, et les camps sont démantelés depuis un certain temps. Les incidents de sécurité se font rares. L’organisation médicale internationale Médecins sans frontières (MSF) dispense des soins de santé gratuits, ce qui représente une aide cruciale dans une zone où de nombreux habitants sont atteints de paludisme, de maladies intestinales ou d’infections respiratoires.



Les deux mouvements rebelles actifs dans la région, le Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) et l’Armée populaire pour la restauration de la république et de la démocratie (APRD), sont officiellement en paix avec le gouvernement. Un important programme de construction de routes a été lancé, avec le soutien de l'Agence d'aide à la coopération technique et au développement (ACTED).



Pour M. Ningando, cette initiative favorisera la croissance de Kabo, en facilitant les contacts entre cette région du nord du pays et Bangui, la capitale. Il a cependant estimé qu’il était trop tôt pour parler d’une véritable reprise.



« Il ne faut pas oublier que les gens vivent avec cette rébellion depuis cinq ans », a-t-il souligné. « Certains ont passé trois ans dans la brousse, en sortant quand ils pensaient que la situation était sûre, et y retournant lorsqu’ils se sentaient à nouveau en danger. Rien ne doit être considéré comme acquis ».





Photo: Chris Simpson/IRIN
Des patients attendent devant une clinique, à Farasala, un village voisin de la ville de Kabo. Un apaisement des hostilités dans la région a permis de développer les services de santé

Perspectives de paix



Jonas Zininga, maire de Ngoinikira, un village voisin, s’est montré plus optimiste au sujet des perspectives de paix. Suite aux affrontements de 2007 entre l’APRD et l’armée (les Forces armées centrafricaines – FACA), Ngoinikira avait été évacué. « Aujourd’hui, tous les habitants sont revenus », a dit M. Zininga. « Les gens ont besoin d’aide pour reconstruire leurs maisons, pour remplacer ce qui a brûlé, mais nous sommes sur la bonne voie ».



M. Zininga a prévenu que la situation avait fortement perturbé l’agriculture, affirmant que la production de céréales telles que le maïs et le mil serait maigre, car les habitants n’avaient pas pu accéder normalement à la terre depuis un certain temps. Il s’est montré néanmoins confiant quant aux possibilités que les cultivateurs et les éleveurs se réorganisent, et a reconnu que le programme de construction de routes soutenu par ACTED, qui employait des centaines de travailleurs locaux, pouvait donner un élan décisif à l’économie.



L’APRD est toujours active à Ngoinikira. Patrice, 22 ans, une casquette de baseball sur la tête, s’est présenté comme le « commandant de la brigade » locale, avec 150 hommes sous ses ordres et cinq ans d’expérience militaire à son actif. « A présent, la guerre est terminée, et nous attendons le désarmement », a-t-il dit, faisant référence au programme Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) soutenu par les Nations Unies et le gouvernement.



Patrice a expliqué que le combat de l’APRD était en partie lié à l’indignation suscitée par le sous-développement chronique du nord du pays, mais il a également évoqué une longue lutte contre les Zaraguinas, des bandits qui sévissent dans la région. « Ils menaçaient notre peuple, et c’est grâce à nous, l’APRD, qu’ils sont maintenant maîtrisés ».



Les Zaraguinas sont souvent décrits comme la principale source d’instabilité dans la région. Les origines et la composition de cette force sont contestées : pour certains, ce sont des soldats « hors service » et des combattants rebelles, tandis que pour d’autres, il s’agit de bandes nomades extrêmement organisées, qui ne seraient pas originaires de la région.



Pour M. Ningando, l’APRD et les FACA devraient à présent élaborer une stratégie commune pour sécuriser les routes. « Ces deux forces sont aujourd’hui en paix, et elles disposent d’hommes jeunes capables d’assurer notre protection », a-t-il dit. « Cela fait beaucoup trop longtemps que ce problème perdure, et notre économie en fait les frais ».





Photo: Chris Simpson/IRIN
Un déplacé amène son fils malade dans la ville de Kabo, afin d’obtenir un traitement dans une clinique

Assistance médicale



La route au nord de Kabo, en direction du Tchad, est particulièrement exposée à l’insécurité. Bokayanga, un village situé à 15 kilomètres au nord de Kabo, a connu de violents affrontements entre les FACA et le FDPC en avril. Les maisons et l’école du village ont été détruites. Alphonse Soguina, le chef du village, a déploré les conditions de vie de sa communauté, forcée de vivre dans la brousse, sans accès à de l’eau potable, à une école ou à des soins de santé. « Nous avons besoin de sécurité. Le gouvernement doit assurer notre protection ».



En raison des problèmes de sécurité sur la route de Bokayanga, les cliniques mobiles de MSF ne peuvent pas accéder à la zone, ce qui oblige les habitants à se rendre à pied ou en vélo jusqu’à l’hôpital de Kabo, également géré par MSF.



Domiuta Kraton a amené ses deux filles à l’hôpital. « Elles ont fait le test du paludisme et on leur a donné des médicaments. Je suis également atteinte du paludisme ». Mme Kraton a dit redouter le trajet jusqu’à l’hôpital. « On court toujours le risque de rencontrer des Zaraguinas. Si cela arrive, on est sûr d’être volé, et si on n’a rien sur soi, on risque d’être agressé ».



MSF intervient dans la région de Kabo depuis 2006. Chaque jour, des dizaines de patients viennent se faire soigner à l’hôpital de Kabo, qui comprend notamment des services de maternité et de pédiatrie, tandis que d’autres se rendent dans les cliniques de villages comme Ngoinikira ou Farasala. MSF s’efforce de développer les capacités locales, et chaque clinique est gérée par un comité local de gestion.



Gaëtan Zabo-Zobel, directeur du centre de santé de Kabo, a reconnu, au nom du ministère de la Santé, qu’avant l’arrivée de MSF, les structures de santé étaient minimales, et que beaucoup moins de patients demandaient à être pris en charge. D’après lui, les campagnes d’information et la formation jouent un rôle crucial, en permettant de renforcer les capacités locales, de préparer le départ de MSF, et de garantir ainsi l’existence de services de santé fiables à long terme.



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