Nous avons besoin d’une autre révolution verte

Le monde a dû faire face à une crise alimentaire majeure dans le milieu des années 60, lorsque l’Inde et la quasi-totalité de l’Asie ont souffert de plusieurs sécheresses consécutives et dépendaient de l’aide alimentaire. Le Comité de conseil scientifique du président américain a noté dans un rapport datant de 1967 qu’il faudrait « un effort d’innovation sans précédent dans l’histoire humaine » pour « maîtriser » la crise.



A Mexico, à des milliers de kilomètres de là, les variétés de blé à haut rendement développées par le scientifique Norman Borlaug et son équipe de chercheurs ont apporté une réponse. M. Borlaug récemment décédé, a reçu le prix Nobel de la Paix, pour avoir sauvé un milliard de personnes de la famine.



« Les graines de Borlaug ont poussé plus vite et elles ne dépendaient pas de la durée d’exposition à la lumière du jour, ce qui permettait plus de récoltes par an sur le même terrain », a écrit Peter Hazell, un économiste agricole, dans « Think Again: Green Revolution », un article publié dans Foreign Policy, un magazine bimensuel du groupe Washington Post.



A la même époque, l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI) a développé des variétés de riz à haut rendement, diffusées dans toute l’Asie, doublant la production annuelle de production de céréales dans la région, qui est passée de 310 millions de tonnes métriques à 650 millions de tonnes métriques entre 1970 et 1995.



En Asie, la population a augmenté de 60 pour cent durant la même période, mais l’augmentation de la production alimentaire « était si forte que la disponibilité de céréales et de calories par personne a augmenté en fait de près de 30 pour cent, et le blé et le riz sont devenus moins chers », a écrit M. Hazell.



William Gaud, alors administrateur de l’Agence américaine d’aide au développement international (USAID), a surnommé cette croissance phénoménale de la production alimentaire la « Révolution Verte ».



M. Hazell a ajouté que M. Gaud « espérait que cela aiderait à contenir la « révolution rouge » des communistes qui capitalisaient sur la pauvreté dans les pays en voie de développement à l’époque », dans un article pour l’Institut international de recherches sur les politiques alimentaires (IFPRI), qui promeut des solutions durables pour mettre fin à la faim et à la pauvreté.



Il est temps d’avoir une autre Révolution Verte : d’ici 2050, nous devrons produire 70 pour cent de nourriture supplémentaire pour 2,3 milliards de personnes additionnelles, principalement dans les pays en développement, selon les projections des Nations Unies.



La population de l’Afrique subsaharienne est celle qui devrait augmenter le plus rapidement, avec 910 millions de personnes de plus, soit 108 pour cent ; l’Asie et l’Asie du Sud-est seront les plus lentes, avec 228 millions de personnes de plus, soit 11 pour cent. En novembre, un sommet mondial à Rome, organisé par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), aura pour thème «Comment nourrir le monde en 2050».















Photo: CIMMYT
Norman Borlaug, un des auteurs de la révolution verte

Une révolution en Afrique ?




La Révolution Verte a échoué en Afrique, mais avec quelques aménagements, elle pourrait réussir, a dit David Dawe, un économiste agricole à la FAO. La révolution a été un succès en Asie grâce au blé et au riz irrigués, qui ont joué « des rôles moins importants » en Afrique ; le continent avait besoin d’améliorer ses aliments de base – maïs, sorgho, mil et manioc – cultivés dans des conditions où elles sont dépendantes de la pluie.



Mais même après l’arrivée des nouvelles variétés améliorées, la révolution tant attendue n’a pas duré. Dans les pays africains, le manque d’infrastructures rurales entraîne des coûts élevés de transport et de marketing pour les fermiers ; l’incapacité à importer des engrais coûteux, qui ont joué un grand rôle dans l’accélération de la production alimentaire en Asie, a causé l’échec de la plupart des efforts en Afrique.



La culture du maïs hybride sur des sols fragiles a entraîné un appauvrissement des sols, des bureaux de marketing corrompus ont miné la révolution et finalement provoqué sa chute, a écrit Thom Jayne, qui enseigne l’économie agricole à l’Université du Michigan aux Etats-Unis, dans un papier dont il est le co-auteur.



« Le résultat final c’est que ce n’est tout simplement pas rentable pour la plupart des fermiers africains », qui cultivent de petites surfaces, dépendent des pluies et doivent se débrouiller avec un manque de politique de soutien de leur gouvernement « pour se tourner vers des schémas agricoles à intrants et rendements élevés », a dit M. Hazell.



Achim Dobermann, directeur général adjoint à l’IRRI, a dit à IRIN que les composants de base pour une révolution verte en Afrique devraient être similaires à ceux utilisés en Asie : des variétés de riz à haut rendement adaptés aux écosystèmes du riz en Afrique, le développement d’un secteur des semences pour rendre ces variétés disponibles, et des améliorations dans la fourniture des intrants, des infrastructures et de l’irrigation.



Les gouvernements africains devront aussi jouer un rôle majeur. « En moyenne, les pays asiatiques consacraient en 1972 plus de 15 pour cent des dépenses totales du gouvernement à l’agriculture, et en 1985 ils avaient doublé la valeur réelle de leurs dépenses agricoles », a écrit M. Hazell.



Pas une révolution casher ?



Des critiques de la Révolution Verte ont souvent souligné son utilisation excessive et sans discrimination des engrais chimiques et des pesticides, qui ont pollué les eaux et affecté la faune et la flore.



« C’étaient des conséquences involontaires », a dit M. Jayne à IRIN. « Et il nous faut considérer… combien de personnes seraient mortes de faim ou auraient été sous-alimentées et appauvries si les technologies de la révolution verte n’avaient pas été mises en place ? Nous sommes à un stade maintenant où des politiques lucides concernant les technologies agricoles et environnementales sont nécessaires pour nourrir la planète et ses habitants ».



Christopher Barrett, un spécialiste de l’aide alimentaire qui enseigne l’économie du développement à l’Université Cornell aux Etats-Unis, a estimé qu’une révolution verte plus respectueuse de l’environnement était « réalisable et nécessaire ».



Elle devra s’appuyer plus nettement sur la gestion intégrée de la fertilité des sols qui combine les suppléments en nutriments organiques et non-organiques, sur la retenue des eaux de pluie plus que sur le pompage de la nappe phréatique, sur des schémas de récoltes variées pour assurer une diversité alimentaire adéquate, et sur la résistance aux parasites et maladies qui pourraient éradiquer des monocultures, ainsi que sur la variété des récoltes et de l’élevage des espèces animales adaptées à la grande diversité des écosystèmes agricoles en Afrique.



Selon M. Hazell, de nombreux spécialistes s’accordent à dire que l’Afrique pourrait potentiellement accroître sa production alimentaire de 100 millions de tonnes métriques ou plus par an.



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