Les transferts d’espèces au Niger, un bilan mitigé

Des travailleurs humanitaires de l’ONG (organisation non gouvernementale) CARE ont été chargés de distribuer plus de 80 000 dollars sous forme de transferts en espèces à des centaines de villageois nigériens. Ils avaient reçu des instructions claires : retirer de petites coupures à la banque ; vérifier les montants placés dans les centaines d’enveloppes ; être présents et attentifs lorsque l’employé de banque mettait les enveloppes dans la valise ; distribuer les valises de billets à 24 villages de la région de Tahoua, dans le centre du Niger, accompagnés de gardes en civil et de l’employé de banque.



Alors que ces transferts d’espèces financés par le Royaume-Uni doivent prendre fin d’ici la fin de l’année, IRIN a interrogé des familles d’un village du centre-sud du Niger, pour savoir si 150 dollars par an permettaient de vaincre la faim et la mort, ce qui constituait l’un des objectifs de l’opération.



En 2007, CARE, ainsi que trois autres organisations internationales à but non lucratif et une ONG locale ont été sélectionnées par le Département britannique pour le développement international (DFID) pour tester s’il était possible d’atteindre ces objectifs en combinant les transferts d’espèces avec un soutien à l’agriculture, la création de banques de céréales et l’apport de vaccins et traitements pour les animaux.



« A quoi bon une banque de céréales si les habitants n’ont pas d’argent pour acheter quoi que ce soit ? », a déclaré Nana Tchiemago, chef de projet réduction des risques chez CARE jusqu’au 1er août. CARE est l’organisation chargée de superviser le projet, qui s’étale sur trois ans et dispose d’un budget de près de cinq millions de dollars.



Plus, mais moins



« Je n’avais jamais vu autant d’argent de toute ma vie », a dit Saka Salhou, considérée comme « extrêmement vulnérable » par le comité de village de Tsernaoua. Elle a dit à IRIN qu’avant de bénéficier du programme, elle tissait des matelas de paille, qu’elle vendait jusqu’à 1,60 dollar pièce, les bons jours. Elle a reçu au total 150 dollars, en deux versements : 100 dollars en avril 2008, au début de la saison de croissance, période où la nourriture se fait rare, et 50 dollars en octobre, pendant la saison des récoltes. Avec cet argent, elle a acheté une chèvre pour 40 dollars, a-t-elle dit à IRIN.



Le reste, elle l’a dépensé en nourriture pour sa famille et en mil pour préparer de la bouillie qu’elle vendait au marché.



Quand IRIN lui a demandé quel impact le transfert avait eu sur ses revenus, Mme Salhou a répondu qu’elle avait désormais un chevreau, mais qu’elle ne pouvait pas encore en tirer de l’argent. « Mon [dernier] versement de 100 dollars est dépensé depuis longtemps. Je l’ai utilisé pour acheter du riz et du mil, et tout a été consommé. » Aujourd’hui, elle a recommencé à tisser des matelas.



D’après une enquête réalisée en février par le gouvernement, sur près de 400 foyers interrogés (soit un tiers des bénéficiaires des transferts effectués dans le cadre du programme du DFID), 38 pour cent ont déclaré que leurs revenus avaient connu une « hausse importante » et 15 pour cent qu’ils avaient « diversifié » leurs activités professionnelles. En revanche, plus de la moitié ont affirmé que leur argent avait perdu de la valeur.



Le rapport d’évaluation à mi-parcours a noté que la mauvaise récolte dans certaines régions en 2008 et la hausse des prix alimentaires ont annulé l’augmentation des revenus de certains foyers.



D’après le gouvernement, près de 12 pour cent des habitants de Tahoua ont été confrontés à une profonde insécurité alimentaire suite à la récolte de 2008.


Les faits 

54 pour cent des bénéficiaires interrogés ont déclaré que leur pouvoir d’achat avait baissé

38 pour cent des foyers ont signalé une hausse « importante » de leurs revenus

Source: Consortium sur la réduction des risques de catastrophes au Niger, mai 2009

Démotivant ?



Mme Tchiemago a dit à IRIN qu’il était impossible de résoudre des problèmes structurels tels que la dégradation de la qualité des terres et les mauvaises conditions météorologiques. « Nous poursuivons un objectif réaliste. Nous voulons amener les familles à un certain degré de stabilité afin de leur permettre de résoudre les problèmes qu’elles rencontrent au jour le jour. »



Cependant, les transferts d’argent peuvent nuire au développement à long terme, d’après Josef Garvi, coordinateur au sein de l’ONG Eden Foundation, qui travaille depuis une vingtaine d’année avec des agriculteurs nigériens sur le développement des semences et la reforestation.



« De telles mesures [les transferts] rendent les gens dépendants de l’aide extérieure, et les encourage à chercher à recevoir des dons au lieu de s’investir dans leurs propres moyens de subsistance », a expliqué à IRIN M. Garvi. « En distribuant de l’argent, on suscite des attentes irréalistes chez les habitants, qui espèrent bénéficier d’un flot continu de dons. Ils ont de moins en moins l’envie – et à long terme, la capacité – de se prendre en charge. Au final, on détruit les mécanismes qui leur permettraient de trouver eux-mêmes des solutions à leurs difficultés quotidiennes. »



Mais selon l’ONG Save the Children Royaume Uni, qui a procédé à une évaluation de son programme de transferts d’espèces dans la région de Maradi, dans le sud du Niger, les producteurs se consacrent davantage à leurs propres cultures de subsistance lorsqu’ils n’ont plus besoin d’être travailleurs journaliers dans d’autres exploitations.



Mme Tchiemago, de CARE, a dit à IRIN que les transferts d’espèces ne créaient pas de dépendance. « Qu’il s’agisse de savon, de mil ou d’argent, les familles peuvent devenir dépendantes à tout, ou à rien du tout. Ce qui est déterminant, c’est leur volonté d’améliorer leur situation. »

Inquiétudes



C’est aux bénéficiaires de décider de quelle façon ils dépenseront l’argent qui leur est donné.

Mme Tchiemago, de CARE, a indiqué que les comités de sélection des villages, ainsi que le personnel de CARE, proposent un accompagnement aux bénéficiaires des transferts, qui voient parfois leurs revenus annuels moyens augmenter de façon considérable. « Oui, les familles ont tout à fait le droit [de dépenser l’argent du transfert pour] organiser un mariage ou un baptême. Pour ces familles, devoir attendre la fin des récoltes pour organiser un baptême représente un grand sacrifice, voire une humiliation. Mais la plupart des foyers ne dépensent pas l’argent pour ce genre de choses. »




Photo: Phuong Tran/IRIN
Toulla Abdourahame, qui n’a pas été considérée suffisamment vulnérable pour bénéficier de la distribution d’espèces

Elle a expliqué que même si son équipe faisait tout son possible pour assurer un suivi des transferts, les villages bénéficiaires étaient trop nombreux pour qu’il soit possible de suivre de près les dépenses de chaque famille.

D’après un récent rapport de l’ODI (Overseas Development Institute), l’utilisation des transferts d’espèces dans des situations d’urgence suscite en outre des inquiétudes concernant la forte insécurité à laquelle est exposé le personnel impliqué, les éventuels conflits familiaux générés, le risque d’inflation, les difficultés d’organisation liées à la manipulation d’espèces, et le fait que la concurrence entre bénéficiaires est plus forte lorsque l’on distribue des espèces que lorsque l’on apporte une aide en nature, ce qui complique parfois le processus de sélection.



Dans les villages où CARE a effectué des transferts, des comités de villages ont classé les familles sur une échelle allant de « vulnérabilité moyenne » à « extrême vulnérabilité », en se référant à des critères de santé et de revenus. Saidi Al Bakhari, représentant du village de Tsernaoua, a dit à IRIN que certains habitants s’étaient adressés au comité des plaintes – mis en place dans le cadre du processus de sélection – affirmant qu’ils auraient dû être sélectionnés.



Le comité a examiné toutes les revendications, mais n’a pour l’instant modifié aucun classement.



Toulla Abdourahame, du village de Tsernaoua, qui n’a pas été sélectionnée, a dit à IRIN qu’elle estimait que la sélection était juste. « J’ai assez d’argent pour acheter du savon en gros au marché et le revendre ici, au village. D’autres familles ont plus besoin de cet argent », a déclaré cette femme de 30 ans, mère de deux enfants.



Elle a raconté que ses deux filles allaient à l’école et que son bétail lui assurait des revenus suffisants. Quand IRIN lui a demandé comment elle faisait pour gagner assez d’argent pour acheter des produits en gros, elle a dit qu’elle avait hérité de deux vaches qui appartenaient à sa famille. « Grâce à ces deux vaches, j’ai pu acheter d’autres animaux. »



Mme Abdourahame a dit à IRIN qu’elle avait maintenant trois vaches, cinq moutons et 10 chèvres.



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