Le visage moderne de l’esclavage

Des dizaines de milliers de personnes sont employées comme travailleurs gagés dans les régions rurales du Bangladesh, selon des activistes. Même si cela est illégal, des familles entières, incluant les enfants, sont redevables à leurs employeurs tandis qu’elles luttent pour rembourser leurs dettes.



« Des milliers d’enfants sont chaque jour contraints au travail forcé à cause de la pauvreté et parce que leurs parents n’ont pas d’emploi », a dit à IRIN Sumaiya Khair, militante pour les droits de l’homme et chercheur sur le travail des enfants à Dacca, la capitale.



« Le plus triste, c’est qu’on dirait que la situation passe complètement inaperçue », a-t-elle ajouté.



D’après l'organisation Anti-slavery international, le travail gagé - ou la servitude pour dettes – constitue probablement la forme la moins connue d’esclavage et, pourtant, la méthode la plus largement employée pour asservir des individus.



Bien que la servitude pour dettes soit interdite par la loi internationale, des millions de personnes sont concernées dans le monde entier, particulièrement en Asie du Sud, notamment en Inde, au Pakistan et au Népal.



« Le travail forcé est l’antithèse d’un emploi décent », a dit le directeur général du Bureau international du travail (BIT), Juan Somavia, plus tôt cette année. « Les victimes souffrent et on leur vole ce qu’elles gagnent. Le travail forcé moderne peut être éradiqué à condition qu’il y ait un engagement durable de la communauté internationale en collaboration avec le gouvernement, les employés, les travailleurs et la société civile ».




Photo: Contributor/IRIN
Des
travailleurs sont amenés sur l’île isolée et sauvage connue sous le nom
de 'Dublar Char', dans l’archipel des Sundarbans, attirés par des
fausses promesses d’emplois lucratifs

Le visage de l’esclavage



Bien qu’elle soit rare dans les régions urbaines du Bangladesh, la servitude pour dettes est commune dans les zones rurales.



Contrairement aux villes, où les travailleurs perçoivent un salaire quotidien ou fixe, les salaires de la main-d’œuvre rurale sont généralement établis par un accord verbal et cette main-d’oeuvre est souvent manipulée par des propriétaires et des usuriers sans scrupules – les « Mahajan ».



Un autre moyen de contraindre des individus à la servitude pour dettes est de forcer quelqu’un à contracter une dette à cause d’une crise financière temporaire, souvent causée ou aggravée par une récolte médiocre ou une urgence familiale.



Une fois gagé, le travailleur est forcé de travailler de longues heures pour peu ou pas d’argent, souvent sept jours par semaine.



De nombreux travailleurs, des femmes et des enfants pour la plupart, finissent comme domestiques et travaillent dans des conditions qui ressemblent à la servitude. Ils sont nombreux à souffrir d’abus physiques, qui entraînent parfois la mort, selon des activistes.



« Les domestiques, en particulier les femmes et les enfants, sont souvent exposés à des traitements inhumains. Rares sont ceux qui se préoccupent de la situation à moins qu’une tragédie, comme le décès d’un travailleur gagé sous la torture, ne soit rendue publique », a dit à IRIN Nazma Ara Begum, directrice de l’Association pour la planification familiale du Bangladesh (Family Planning Association of Bangladesh, FPAB), une organisation non gouvernementale (ONG) qui travaille également avec les victimes de torture domestique.



La législation



En 1972, le Bangladesh a ratifié la convention n° 29 du BIT (1930) sur le travail forcé et la convention n° 105 du BIT (1957) sur l’abolition du travail forcé.



La loi interdit le travail forcé ou gagé et la loi sur les usines (Factories Act) ainsi que la loi sur les commerces et établissements (Shops and Establishments Act) prévoient des mécanismes d’inspection pour renforcer les lois contre le travail forcé.



« Au Bangladesh, le travail forcé est présent depuis des siècles. Après la libération du Bangladesh, il a changé de forme et a pris le visage de multiples ‘contrats’ associés avec des dettes contractées par de pauvres fermiers auprès d’usuriers », a indiqué Mohamad Abul Quasem, fondateur de l’ONG Uddyam, qui s’intéresse aux questions des droits humains, et membre de la Société du Croissant-Rouge bangladais.



Le trafic humain



En vertu de la loi de 2000 sur la répression de la violence à l’égard des femmes et des enfants (Repression of Women and Children Act, amendée en 2003), le Bangladesh interdit le trafic d’êtres humains. Il existe malgré tout un vaste trafic de femmes et d’enfants, principalement à destination de l’Inde, du Pakistan, de Bahreïn, des Émirats arabes unis, du Koweït et à l’intérieur même du pays, surtout pour la prostitution et, dans quelques cas, le travail forcé.



On ignore le nombre exact de femmes et d’enfants victimes de trafic.



En 2008, le gouvernement a créé une unité d’enquête anti-trafic composée de 12 membres afin de venir en aide à la police anti-trafic déjà existante.



L’an dernier, 231 victimes de trafic humain ont été libérées et 34 accusés ont été reconnus coupables. Parmi ceux-ci, 26 ont été condamnés à l’emprisonnement à vie.



Par ailleurs, les Bangladais et les Bangladaises qui migrent au Moyen-Orient ou ailleurs pour y trouver du travail sont souvent confrontés au travail gagé à cause de fraudes ou de frais illégaux demandés par les agents de recrutement.



« Il est regrettable de voir comment des agences de recrutement malhonnêtes trompent souvent des jeunes hommes avec de fausses promesses d’embauche », a dit à IRIN Motasim Billah, un consultant en recrutement. « Mes victimes sont souvent dans l’impossibilité de contacter leurs proches et restent isolées dans des terres étrangères sans obtenir de salaire décent et [dans] des conditions de vie inhumaines. C’est le visage moderne de l’esclavage ».



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