Le pays toujours en « zone de turbulence » VIH

Longtemps paralysés par une prise de conscience tardive de la réalité de l’épidémie, les efforts de lutte contre le VIH/SIDA se sont accélérés ces dernières années au Gabon mais se heurtent encore à de nombreux obstacles, alors que le pays affiche toujours un taux de prévalence de 5,9 pour cent.



[Premier article d’une série sur la lutte contre le VIH/SIDA au Gabon]



Après un démarrage tardif (voir encadré), le Gabon a fourni des efforts au cours des dernières années pour tenter de rattraper son retard. Près de 8 000 patients reçoivent aujourd’hui des antirétroviraux (ARV), sur les quelque 15 000 qui en auraient besoin, selon le Programme national de lutte contre les infections sexuellement transmissibles (PLIST). La fréquentation des centres de dépistage volontaire a également connu une croissance très importante, selon Christiane Mengue, la directrice du PLIST, le nombre de visiteurs étant presque multiplié par six entre 2003 et 2005.



Malgré de réelles avancées, les obstacles restent nombreux. La coordination nationale des efforts est « affaiblie par la concurrence entre organismes parallèles », selon un acteur de la lutte contre l’épidémie : le PLIST gère tout ce qui relève de la prise en charge du VIH, tandis que le ministère communément appelé ‘ministère de la Lutte contre le sida’ est chargé de la prévention – un découpage peu compatible avec la réalité, dans laquelle les frontières sont souvent floues.













Un démarrage tardif



Ce n’est qu’au début des années 2000, avec la mise en place d’un Fonds national de solidarité thérapeutique et la mobilisation internationale initiée lors de la Session spéciale de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le sida (UNGASS) en 2001, que la lutte a réellement commencé à s’organiser dans ce petit pays pétrolier d’Afrique centrale.


 


Auparavant et en dépit des nombreux signes prouvant l’évidence de la propagation de l’épidémie dans ce pays de moins de 1,5 million d’habitants, notamment un taux de prévalence du VIH qui a atteint 8,1 pour cent au début des années 2000, la tendance était plutôt au déni, ont reconnu l’ensemble des acteurs de la lutte contre l’épidémie.


 


« Les [affirmations] d’un homme politique gabonais qui prétendait que les Gabonais étaient immunisés contre le sida ont été un élément très négatif dans la lutte », a noté M. Mpaga, du REGOSIDA. « Quand on a commencé à parler du sida [au milieu des années 90], on a eu des problèmes avec le gouvernement, qui avait tendance à cacher l’épidémie ».


 


Malgré les pressions, la société civile a décidé de se mobiliser, avec le soutien d’organisations internationales. En 1998, les premiers témoignages à visage découvert de Gabonais infectés au VIH ont provoqué un déclic.


 


« Le rôle de la société civile a été très important, certaines organisations se sont engagées tôt, avec les moyens du bord », a dit M. Niyonzima, d’ONUSIDA. Aujourd’hui, « la prise de conscience est là, elle s’est traduite par une action politique et institutionnelle ».


 


Des structures dédiées à la lutte contre le sida ont été créées, comme un ministère, communément appelé ‘ministère de la Lutte contre le sida’, bien qu’il soit en réalité le ministère des Affaires sociales, de la solidarité et de la lutte contre le sida. Le CNLS, placé sous l’autorité de la présidence, a également été officiellement institué.


 


La décentralisation de la lutte contre le sida a été entamée : les neuf provinces du pays disposent désormais toutes d’un Centre de traitement ambulatoire pour la prise en charge du VIH.


 


La création du Fonds de solidarité et l’adhésion à l’initiative internationale  AAI dite ‘ACCESS’ ont permis de diminuer considérablement le coût des traitements ARV, dont le prix est fixé en fonction des revenus des patients et même distribués gratuitement à environ 70 pour cent d’entre eux, dans le cadre de programmes subventionnés par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Bien qu’il ait officiellement été créé, le Conseil national de lutte contre le sida (CNLS) n’est toujours pas opérationnel, la bonne coordination entre les différentes structures de lutte contre le sida ne reposant dès lors que sur la bonne volonté de ses responsables.



La faiblesse du suivi et de l’évaluation des programmes, ainsi que le manque de données, a également été cité comme un obstacle majeur. « Le suivi-évaluation est le nœud du problème », a dit Mme Mengue, du PLIST. « Des personnels sont formés, mais quand ils repartent sur le terrain, nous n’avons pas d’outil pour savoir comment les choses se passent ».



Sur le plan macro-économique, le Gabon est classé dans la catégorie des ‘pays à revenu intermédiaire, tranche supérieure’ : une classification qui peut s’avérer « préjudiciable », a dit Salvator Niyonzima, coordonnateur pays du Programme commun des Nations Unies sur le sida, ONUSIDA, au Gabon, dans le sens où elle « donne l’impression qu’il y a beaucoup d’argent alors que les ressources [allouées à la lutte contre le] VIH restent modestes ».



Selon la revue officielle du Plan stratégique nationale 2001-2006, la contribution de l’Etat à la lutte contre le sida a, certes, augmenté de manière continue pour atteindre quatre milliards de francs CFA (plus de 8,5 millions de dollars) en 2006, notamment en raison d’une faible mobilisation des ressources internationales et de l’inéligibilité du Gabon à certains crédits internationaux –du fait de son statut de pays intermédiaire.



Mais « les dépenses affectées par l’Etat à la lutte contre le sida [au cours de la période 2001-2006] n’ont jamais excédé huit pour cent des dépenses totales de santé », le budget de la santé ne représentant lui-même, en 2006, que 3,8 pour cent du budget total de l’Etat, a noté le document.



Les problèmes de bonne gouvernance sont par ailleurs régulièrement mentionnés par les acteurs de la lutte contre l’épidémie comme un obstacle majeur. La politisation excessive, qui touche entre autres le secteur de la lutte contre le sida, et qui fait de cette lutte une « chasse gardée » des autorités, a également été identifiée comme un obstacle : les « interférences politiques » empêchent d’autres acteurs, comme la société civile, de jouer pleinement leur rôle, ont regretté plusieurs d’entre eux. Certaines ONG, pourtant équipées et prêtes à fournir des services de dépistage et de soins du VIH, rencontrent ainsi de grosses difficultés à obtenir les autorisations nécessaires.



Enfin, le fossé séparant les Gabonais vivant dans « l’opulence » des personnes survivant dans « la misère la plus abjecte », selon Georges Mpaga, secrétaire exécutif du REGOSIDA, qui fédère une cinquantaine d’organisations de lutte contre le sida, est l’un des facteurs souvent cité comme obstacle à la lutte contre l’épidémie. A tel point que de nombreuses campagnes de prévention mettent en scène des hommes riches, parfois déjà informés de leur séropositivité, essayant de convaincre des jeunes filles démunies d’avoir des relations sexuelles non protégées contre de grosses sommes d’argent.



Toutes ces faiblesses expliquent en partie le fait que le premier plan stratégique national 2001-2006 n’ait pas atteint tous les objectifs qu’il s’était fixés, de l’aveu même des autorités, se traduisant par des résultats inférieurs aux attentes, en termes de prévention, ou encore par la « non réalisation des plans stratégiques provinciaux ». Des échecs que les acteurs espèrent voir corriger grâce à l’adoption, en avril 2009, d’un plan opérationnel pour appuyer la mise en œuvre du deuxième plan stratégique 2008-2012.



La lutte contre le sida au Gabon est en tout cas loin d’être gagnée, ont noté plusieurs acteurs. « Nous sommes toujours dans une zone de turbulence extrêmement dangereuse », a noté M. Mpaga.



Les intervenants de la lutte contre le sida craignent aujourd’hui que la disparition en mars d’Edith Lucie Bongo, la première Dame, très impliquée dans la lutte, ne porte un coup aux efforts déployés jusqu’à présent par le gouvernement, en partie sous son impulsion. Les changements au niveau des instances gouvernementales que devrait entraîner le décès, début juin, du président Omar Bongo Ondimba risquent aussi de retarder la mise en œuvre des différentes initiatives.



ail/