Trouver la voie de la réconciliation – analyse

Après la guerre civile, le Sri Lanka a aujourd’hui la chance historique de faire disparaître les divisions ethniques profondes qui le déchirent, et le gouvernement devrait saisir cette occasion pour donner suite à ses promesses de réconciliation, recommandent les analystes.



Le 19 mai, Mahinda Rajapaksa, président du Sri Lanka, a déclaré qu’une victoire avait été remportée contre les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (TLET), mouvement séparatiste, mettant ainsi fin à 26 années de guerre, qui avaient fait des milliers de morts et plusieurs milliers de déplacés.



La question des droits politiques des Tamouls, minorité sri-lankaise, était au cœur du conflit ; les Tamouls se plaignent notamment de la discrimination fermement ancrée à laquelle ils disent se heurter dans les secteurs de l’emploi et de l’éducation, et du manque de reconnaissance de la langue tamoule.



« Les racines politiques du conflit doivent être traitées », a estimé Paikiasothy Saravanamuttu, directeur exécutif du Centre d’alternative politique, une cellule de réflexion de Colombo.



« Etant donné qu’une occasion historique nous est désormais offerte de façonner un nouveau Sri Lanka et d’assurer que les causes et les conditions de ce conflit armé vieux de trente ans ne soient pas reproduites, l’essentiel, pour l’heure, est de négocier un nouveau contrat social pour le Sri Lanka ».



Selon les statistiques officielles, les Tamouls représentent 18 pour cent de la population sri-lankaise, qui compte environ 20 millions de personnes. Parmi eux, 12,6 pour cent sont des Tamouls sri-lankais, et 5,5 pour cent sont d’origine tamoule indienne récente. La majorité cinghalaise représente quant à elle 74 pour cent de la population.



Depuis la fin de la guerre, M. Rajapaksa a fait un pas vers la communauté tamoule, s’engageant à trouver une solution politique aux conflits ethniques.



« Tous les habitants de ce pays devraient vivre en sécurité, sans peur, ni soupçons. Tous devraient jouir des mêmes droits », a-t-il déclaré devant le Parlement, le 19 mai.



« Nous devons trouver une solution qui nous soit propre, qui soit propre à notre nation. Cette solution devrait être acceptable pour toutes les sections du peuple », a-t-il déclaré.



Les progrès



Les analystes attendent toutefois, disent-ils, de voir ces paroles traduites en actes, et s’accordent sur plusieurs baromètres du progrès.



Outre la résolution politique, certains évoquent également le traitement des milliers de Tamouls déplacés par le conflit, et la nécessité de demander des comptes aux TLET et au gouvernement au sujet des violations des droits humains qu’ils auraient commises pendant la guerre.



« Si l’on veut qu’il y ait une réconciliation... il faut regarder un peu ce qui s’est passé pendant la guerre », a déclaré à IRIN Andrew Stroehlein, directeur de communication à l’International Crisis Group, depuis Bruxelles.



« Il y a toutes ces questions d’accès aux derniers champs de bataille, la disparition de certains témoins potentiels, et la nécessité d’ouvrir une vraie enquête internationale, quelle qu’elle soit, pour se pencher sur certaines de ces questions, ce qui... aiderait les Tamouls à savoir ce qui est arrivé à certains de leurs êtres chers et de leurs parents ».



Le rétablissement des normes démocratiques sapées par le conflit – notamment la liberté de la presse - compte également parmi les priorités, selon les analystes.



Le gouvernement doit d’abord faire face à une population tamoule angoissée par le lourd bilan des victimes civiles qui ont trouvé la mort au cours des derniers mois d’affrontements.



La communauté tamoule a également besoin d’être rassurée après une série de cas d’extorsion, d’enlèvements et de meurtres ciblés sur les Tamouls pendant la guerre, a déclaré Jehan Perera, directeur exécutif du Conseil national de paix du Sri Lanka, une organisation non-gouvernementale (ONG) de plaidoyer, sise à Colombo.



« Assurer la sécurité physique et mentale des citoyens tamouls qui vivent dans l’ensemble du pays serait une mesure qui permettrait de les mettre plus en confiance », a-t-il déclaré à IRIN.














Photo: Sri Lankan Foreign Ministry
Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations Unies, s’est rendu au camp de déplacés de Menik Farm. Les Nations Unies ont exprimé des préoccupations concernant les conditions de vie dans les camps, et la question de l’accès

La priorité aux personnes déplacées



La question la plus urgente est peut-être celle du traitement des près de 280 000 personnes déplacées, confinées dans des conditions déplorables dans des camps gérés par l’Etat, dans le nord du pays.



« Nous sommes tout à fait conscients que ces populations ont traversé de nombreuses épreuves et qu’elles ont le droit à la sûreté et à la sécurité et s’attendent légitimement à un retour à la normale », a déclaré Mahinda Samarasinghe, ministre sri-lankais de la Gestion des catastrophes et des Droits humains, au cours d’une séance du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies, le 2 juin.



Les organismes de défense des droits humains ont critiqué le confinement forcé des personnes déplacées, une mesure nécessaire, selon les autorités, le temps d’éliminer les cadres des TLET qui pourraient se trouver cachés dans les camps.



L’on craint également que les déplacés ne soient contraints de rester dans les camps pendant plusieurs années, bien que le gouvernement ait assuré qu’une majorité d’entre eux seraient libérés avant la fin de l’année.



« Ce qui se passera avec les personnes déplacées est absolument essentiel pour engager un dialogue, quel qu’il soit, et renforcer la bonne volonté », a indiqué à IRIN Brad Adams, directeur de la branche Asie de Human Rights Watch.



Résolution politique



Selon les analystes, la clé de la paix réside en une résolution politique qui permettrait à la communauté tamoule de jouir des mêmes droits. La minorité musulmane du Sri Lanka, qui vit principalement dans la province de l’Est et a également souffert de la guerre civile, devrait également y être incluse, estiment-ils.



L’Etat insulaire se heurte depuis plusieurs dizaines d’années à la question de la dévolution des pouvoirs dans ses neuf provinces, en particulier les provinces du Nord et de l’Est, que les Tamouls considèrent comme leur patrie.



Le Sri Lanka s’est engagé sur la voie de la dévolution en 1987, avec le 13e amendement à la Constitution, négocié avec l’aide de l’Inde. Cet amendement portait sur le partage des pouvoirs entre l’administration centrale et les conseils provinciaux créés en vertu dudit amendement.



Selon les commentateurs, toutefois, les pouvoirs ne sont pas réellement partagés.



Le système des conseils provinciaux « est un luxe superflu, car dans ce système, l’équilibre des pouvoirs est clairement en faveur du centre, et parce que la culture politique ?sri-lankaise? est très unitariste », a expliqué M. Saravanamuttu du Centre d’alternative politique.



« Que le parti au pouvoir au centre et dans les provinces soit le même ou non, les provinces se plaignent de n’avoir que peu ou pas de pouvoirs et de ressources ».



Selon les analystes, cet amendement ne devrait être que le point de départ d’une résolution politique, puisqu’il ne permet pas une réelle dévolution des pouvoirs.



« Tout ce que le président ou le Parlement donne aux provinces, il peut le reprendre. Donc, c’est une sorte de prêt temporaire du pouvoir, ce n’est pas une entité véritablement autonome, un conseil provincial qui opèrerait de manière indépendante », selon M. Stroehlein, de l’ICG.



Le président Rajapaksa s’est engagé à mettre pleinement en œuvre les dispositions du 13e amendement à la Constitution. Un comité nommé par le gouvernement doit également soumettre des propositions relatives à une nouvelle dévolution des pouvoirs.



« Nous appelons cela le "13e amendement plus", c’est-à-dire une plus grande autonomie des provinces que ne le permet actuellement la Constitution », a expliqué Douglas Devananda, éminent ministre du cabinet tamoul, lors d’une conférence sur la lutte contre le racisme, organisée en avril par les Nations Unies.



Si selon les analystes, mettre en œuvre le 13e amendement serait une bonne mesure, qui permettrait de consolider un lien de confiance, les intrigues politiques qui entourent les élections générales prévues d’ici au mois d’avril 2010 – mais qui devraient avoir lieu plus tôt - risquent de faire obstacle aux progrès.



Pour remporter les élections de 2005, à la suite desquelles il a pris le pouvoir, le président Rajapaksa avait en effet conclu des pactes avec les mouvements nationalistes cinghalais, opposés à la dévolution des pouvoirs. Ces mouvements ont aussi beaucoup soutenu ses efforts de guerre, et selon les analystes, il sera difficile d’abandonner ces alliances à l’approche des prochaines élections.



« Il sera difficile pour le gouvernement de changer brusquement son fusil d’épaule et de se chercher de nouveaux alliés politiques », a indiqué M. Perera du Conseil national de paix. « En tant que politicien connu pour son pragmatisme, le président Rajapaksa se conformera probablement à l’opinion des alliés nationalistes de son gouvernement ».



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