Un homme sur quatre a déjà violé

Plus de 25 pour cent des hommes sud-africains ont déjà commis un viol ; parmi eux, près de la moitié déclarent avoir violé plus d’une personne, selon un nouveau rapport publié par le Medical Research Council (MRC).



Cette étude, menée dans les provinces du Cap Oriental et du KwaZulu-Natal, repose sur un système de sondage utilisé par Statistics South Africa, dans le cadre duquel un homme est sondé sur 1 738 foyers appartenant à tous les groupes raciaux, et à divers milieux socioéconomiques, à la fois dans les régions rurales et dans les zones urbaines. La moitié des hommes sondés au cours de l’étude avaient moins de 25 ans et 70 pour cent d’entre eux, moins de 30 ans.



Selon l’étude du MRC, intitulée Understanding Men's Health and Use of Violence: Interface of Rape and HIV in South Africa Comprendre la santé des hommes et leur recours à la violence : Interface entre le viol et le VIH en Afrique du Sud, tous les hommes sondés ont fait un test de dépistage du VIH/SIDA, et étaient « un peu plus jeunes que les hommes de l’ensemble de la population » ; l’étude a révélé que « les hommes qui ont recours à la violence physique envers leur partenaire intime sont plus susceptibles d’être séropositifs ».



Sur les 27,6 pour cent d’hommes qui ont commis un viol, « 23,2 pour cent ont déclaré avoir violé deux ou trois femmes, 8,4 pour cent quatre à cinq femmes, 7,1 pour cent six à 10, et 7,7 pour cent ont confié qu’ils avaient violé plus de 10 femmes ou filles », selon le rapport.



« Interrogés sur l’âge qu’ils avaient la première fois qu’ils ont forcé une femme ou une fille à avoir des rapports sexuels, 9,8 pour cent ont déclaré qu’ils avaient moins de 10 ans, 16,4 pour cent, qu’ils avaient entre 10 et 14 ans, 46,5 pour cent entre 15 et 19 ans, 18,6 pour cent entre 20 et 24 ans, 6,9 pour cent entre 25 et 29 ans, et 1,9 pour cent 30 ans ou plus ».



Selon les estimations, 500 000 viols sont commis chaque année en Afrique du Sud, et sur 25 hommes accusés de viol, un seul est condamné. L’Afrique du Sud compte également l’un des plus grands nombres de personnes atteintes du VIH/SIDA au monde : 5,5 millions de personnes sur une population d’environ 48 millions d’habitants.









« Les hommes ayant déclaré avoir commis des viols étaient bien plus susceptibles d’avoir eu divers autres comportements sexuels à risque. Ils étaient également plus susceptibles d’avoir eu plus de 20 partenaires sexuels, d’avoir eu recours au sexe transactionnel, d’avoir eu des rapports sexuels avec une prostituée, de consommer de grandes quantités d’alcool »

Le taux de prévalence, au sein de l’échantillon, était « frappant ». « Chez les hommes âgés de 25 à 45 ans, [il] s’élevait à plus de 25 pour cent, et chez ceux âgés de 30 à 39 ans, à plus de 40 pour cent. En fonction du facteur viols, toutefois, aucune différence globale n’a été constatée en termes de prévalence du VIH entre les hommes qui avaient violé des femmes et ceux qui n’avaient jamais commis de viol », indique le rapport.



« Les hommes ayant déclaré avoir commis des viols étaient bien plus susceptibles d’avoir eu divers autres comportements sexuels à risque. Ils étaient également plus susceptibles d’avoir eu plus de 20 partenaires sexuels, d’avoir eu recours au sexe transactionnel, d’avoir eu des rapports sexuels avec une prostituée, de consommer de grandes quantités d’alcool, d’avoir eu recours à la violence physique envers un de leurs partenaires, d’avoir violé un homme, et de ne pas avoir utilisé le préservatif de manière systématique au cours de la dernière année ».



Plusieurs facteurs importants contribuent à la fréquence élevée des cas de viol : l’absentéisme des parents, les traumatismes subis dans l’enfance, les brimades, les taquineries, et « les idées profondément ancrées, relatives à la virilité de l’homme sud-africain ... qui peuvent, pour la plupart, être traitées par le biais de stratégies visant à appréhender et à poursuivre en justice les violeurs », selon le rapport.



L’avantage aux violeurs



Or, « la loi est du côté des violeurs, pas des victimes de viol », a dit à IRIN Nhlanhla Mokoena, coordinatrice chez People Opposing Women Abuse (POWA), une organisation non-gouvernementale (ONG) spécialisée dans la lutte contre les violences sexistes.



Comme d’autres affaires criminelles, les affaires de viol se heurtent en effet à des retards, à la perte des comptes-rendus des jugements et des preuves médico-légales, et à la surcharge de travail des procureurs ; les plaignantes sont en outre accablées par le poids de la « société patriarcale », qui fait porter à la plaignante la charge de la preuve, en mettant en cause son style vestimentaire et les raisons pour lesquelles elle se trouvait dehors la nuit, selon Mme Mokoena. Il faut noter qu’il n’y a presque aucun moyen de transport public en Afrique du Sud.



En Afrique du Sud, un taux de criminalité élevé accable les procureurs, qui n’ont parfois que quelques minutes pour consulter leurs clients avant un procès ; les avocats de la défense, en revanche, peuvent passer plusieurs jours à préparer leurs dossiers avec leurs clients.



Selon Mme Mokoena, la police ne prévient pas les victimes de viol qu’elles peuvent effectuer leur déposition à un moment où elles ne sont pas complètement traumatisées, ni qu’elles peuvent modifier leurs déclarations le lendemain ; en outre, plusieurs années s’écoulent souvent avant qu’une affaire de viol ne soit portée devant les tribunaux, et tout cela nuit à l’aboutissement des procédures engagées à l’encontre des violeurs.



En effet, les retards incitent souvent les plaignantes à retirer leurs plaintes, comme l’a illustré concrètement le procès de « Buyisiwe ».



Buyisiwe a été victime d’un viol collectif en 2005 : huit hommes se sont introduits chez elle par effraction, à Tembisa, un quartier pauvre de l’est de Johannesbourg. La jeune femme a ensuite été exhibée nue dans les rues, avant d’être victime d’un deuxième viol collectif, près d’une latrine à fosse. Les hommes, tous âgés de 17 à 20 ans au moment des faits, se sont défendus en affirmant que Buyisiwe était une professionnelle du sexe.



Le procès a été reporté une vingtaine de fois par un tribunal spécialisé dans les crimes sexuels avant que POWA ne dépose une demande pour que l’affaire soit jugée devant la Haute Cour de Johannesbourg. Finalement, sept inculpés ont été condamnés par la Haute Cour, mais le huitième est toujours en liberté. Leurs peines doivent être prononcées en juillet 2009.









« La réputation de tous les hommes est entachée [par la fréquence des cas de viol en Afrique du Sud] . Cela veut dire qu’ils ne peuvent même pas jouer avec leurs nièces sans éveiller les soupçons »

Une virilité préjudiciable



Selon l’étude du MRC, pour lutter contre le viol, la société doit avant tout lutter contre « des idées de la virilité [fondées] sur une hiérarchie des sexes marquée et sur un droit sexuel conféré aux hommes » ; le MRC recommande « d’axer la prévention des viols sur l’évolution des normes sociales relatives à la virilité et au droit sexuel ».



Mogomotsi Mfalapitsa, porte-parole EngenderHealth, une ONG internationale qui promeut la santé sexuelle et reproductive dans les communautés pauvres, les jeunes garçons sont bombardés depuis le berceau de messages « préjudiciables sur la virilité », du pistolet en plastique à la croyance selon laquelle les hommes devraient avoir « simultanément plusieurs partenaires sexuelles », et l’homme a « le droit d’avoir des rapports sexuels ».



Les traditions culturelles, telles que les classes de circoncision, ont été gagnées par la corruption : les initiés commettent désormais des viols pour « tester le nouveau matériel », en prétendant que leurs crimes sont « dans la culture » ; quant aux victimes, elles ne portent pas plainte car « cela fait partie de la culture », entendent-elles.



Faire évoluer une société profondément imprégnée de ces perceptions en ciblant les jeunes garçons et en prônant les vertus de l’égalité des sexes permettrait de réduire les cas de viol, selon Mme Mfalapitsa.



Depuis 1996, EngenderHealth s’est lancé dans des programmes de sensibilisation aux spécificités des sexes dans les écoles et autres milieux majoritairement masculins tels que les forces de sécurité, et organise des manifestations « pas en notre nom » auxquelles participent les « 75 pour cent » d’hommes qui ne violent pas.



« La réputation de tous les hommes est entachée [par la fréquence des cas de viol en Afrique du Sud] », a déploré Mme Mfalapitsa. « Cela veut dire qu’ils ne peuvent même pas jouer avec leurs nièces sans éveiller les soupçons ».



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