« Il y a trop de malades dans les villages, les gens ne produisent plus »

Peu de temps après avoir découvert sa séropositivité il y a six ans, Basile Biteghe, aujourd’hui âgé de 41 ans, a réalisé qu’il était loin d’être le seul à être touché par le VIH dans sa région rurale, à environ 200 kilomètres de Libreville, la capitale gabonaise. Avec une dizaine d’autres personnes réunies au sein d’une association, ils tentent aujourd’hui de sensibiliser les villages et de soutenir les malades isolés, avec pour seuls moyens une volonté inébranlable et la générosité des membres.



« En 2003, j’ai commencé à tomber malade. J’ai dû arrêter de travailler [comme enseignant], et je suis allé à [l’hôpital du docteur] Schweitzer [à Lambaréné, à 250 kilomètres au sud-ouest de Libreville]. J’ai fait le test de dépistage du VIH et un médecin m’a dit que j’avais le virus.



« C’était très difficile à accepter, mais j’en ai parlé tout de suite à ma femme. Comme elle m’aimait, elle a compris. Elle a fait le test de dépistage, c’était négatif. Depuis ce moment, nous avons changé nos comportements [utilisation du préservatif], elle fait le test tous les ans, et elle est toujours séronégative.



« J’étais très fatigué [en 2003], mais il n’y avait pas encore d’ARV [antirétroviraux] à Lambaréné. Le médecin à Schweitzer m’a fait une lettre et m’a envoyé au CTA [Centre de traitement ambulatoire] à Libreville.



« C’était difficile de voir un médecin, parce qu’il y avait beaucoup de monde. Il fallait se lever à 4h du matin pour avoir un rendez-vous, parfois on attendait toute une journée et on [repartait sans avoir vu] le médecin, on avait un rendez-vous au bout d’une ou deux semaines, sans avoir d’endroit où [loger] en attendant. C’était difficile pour les malades qui venaient des villages, et c’est toujours difficile aujourd’hui.



« J’ai commencé les ARV en 2004 à Libreville, et depuis 2005, je les prends à Lambaréné. Ca a été difficile de trouver les molécules qui m’allaient, j’avais des diarrhées, des rhumatismes. Quand j’ai repris le travail en 2004 après plusieurs mois [d’interruption], je m’endormais en classe, c’était compliqué. Depuis 2007, tout est rentré dans l’ordre.



« Je rends grâce à Dieu d’avoir pu être pris en charge à temps. Mais beaucoup de malades [en zone rurale] n’ont pas accès aux soins et sont mal informés sur l’épidémie. Il y a trop de malades dans les villages, les gens ne produisent plus. On parle de crise alimentaire, mais il y a beaucoup de planteurs qui sont inactifs à cause du sida. Pourtant, ce sont eux qui font l’économie des villes.



« Ma [foi en Dieu] et les encouragements de médecins m’ont amené à créer une association pour aider les autres, pour amener l’information où il faut et quand il faut, et pour accompagner les malades des villages. Tant qu’il y a la route goudronnée, ça va, mais plus loin, il n’y a pas assez d’activité économique pour produire de l’argent, les malades ne peuvent pas se déplacer à cause de la pauvreté, c’est difficile de les atteindre.



« Si un malade d’un village est pris en charge à Lambaréné, il faut qu’on lui rende visite [dans son village] de temps en temps, pour vérifier qu’il prend bien son traitement. Devant le médecin, [les patients] prennent les médicaments, mais dès qu’ils vont mieux, ils arrêtent, parce qu’avec le problème de la pauvreté, même s’ils peuvent venir une fois en ville, ça ne veut pas dire qu’ils pourront revenir [chercher leur traitement]. 



« Il y a aussi le problème des mentalités, surtout pour le dépistage : la politique n’a pas donné aux populations le goût de l’effort, les gens voudraient que tout soit fait à côté de chez eux. Mais il y a aussi [la stigmatisation], ils sont inquiets d’être vus, tout le monde n’a pas le courage de venir à l’hôpital. Et puis les gens connaissent mal le sida : dans les villages, c’est vu comme un sort, une superstition, pas une maladie. Nous avons perdu [une membre de l’association] parce qu’elle a arrêté ses médicaments pour aller chez le tradipraticien. Le peuple périt par manque de connaissances.



« Nous avons compris qu’il fallait éduquer les gens. Nous avons créé l’ASSOL [Association stop sida de l’Ogooué et des Lacs]. Depuis 2007, avec [une dizaine] d’autres membres de l’association très motivés, on va dans les zones reculées pour informer les jeunes dans les écoles et les vieux dans les villages. La condition pour adhérer à l’association, c’est d’avoir fait le test de dépistage, mais on ne demande pas le résultat.



« Nous n’avons pas de financement [extérieur]. Les membres payent une petite cotisation et celui, dans l’association, qui a des moyens à un moment, donne ce qu’il a pour faire les activités, et ensuite ce sera un autre. Mais c’est difficile, parce qu’en cas d’urgence, on n’a pas de moyens pour réagir. En ce moment, on a une malade qui ne peut plus venir parce que sa famille n’a pas les moyens de payer son transport et ses examens [de suivi du traitement ARV], on ne peut rien faire.



« Nous voulons essayer d’organiser prochainement une ‘nuit du sida’ à Lambaréné. Nous voulons aussi nous associer à d’autres organisations de lutte contre le sida, mais nous ne sommes pas encore stables financièrement. On a aussi besoin de formation pour être fiables et crédibles. Pour crédibiliser notre action, nous avons demandé à ce que les gens qu’on amène [dans les centres de soins] soient pris en charge rapidement.



« On essaye d’encourager les malades à ne plus se cacher. Je témoigne à visage découvert, nous n’avons pas d’autre moyen de convaincre [que la maladie existe], et le cas de mon épouse et moi est une preuve irréfutable dans les villages que la seule solution, c’est [la prévention et] l’hôpital ».



ail/