Le viol, une menace quotidienne pour les femmes des zones rurales

Les femmes des villages de Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, n’osent pas se rendre seules dans leurs champs, de crainte d’être violées.



« Des femmes sont agressées, même avec leurs bébés sur le dos », a dit Fatoumata*. « L’assaillant prend ce qu’il veut prendre et c’est tout. Le bébé peut même mourir ».



Les femmes réunies dans un centre de santé de Korhogo, à 630 kilomètres au nord d’Abidjan, capitale économique du pays, ont déclaré à IRIN que les villageoises étaient souvent violées en chemin vers les champs, ou au retour.



Les assaillants se cachent souvent dans les karités ou les nérés, des arbres dont les fruits, récoltés par les villageois, servent pour la production de lotions, pour la cuisine et pour la fabrication d’autres produits, selon les femmes interrogées par IRIN.



« Ils secouent les arbres pour faire tomber quelques fruits, afin d’attirer les femmes et de les inciter à s’arrêter pour les ramasser », a expliqué Mariam*. « Quand la femme s’arrête, l’homme l’agresse ».



Généralement, l’assaillant n’est pas armé : la femme étant seule, il lui est facile de la maîtriser, ont expliqué les femmes.



« Un jour, des villageois ont retrouvé le corps d’une femme âgée qui avait été violée et était morte au cours de l’agression », a expliqué Salimata*.



Fanta Coulibaly, présidente d’un comité de lutte contre la violence envers les femmes et les enfants (un organe du ministère de la Famille, de la Femme et des Affaires sociales) a rapporté que les habitants de plusieurs régions de Côte d’Ivoire lui avaient expliqué que les femmes étaient souvent victimes de viols en chemin vers les champs.



« Les femmes ne peuvent même pas faire leur travail en paix, sans être menacées de viol », a-t-elle déclaré à IRIN, à Abidjan.



Depuis la tentative de coup d’Etat de 2002, les rebelles contrôlent le nord de la Côte d’Ivoire. Le conflit et la prolifération des armes dans le pays ont aggravé la pauvreté des populations et fait augmenter la criminalité, mais d’après les femmes de Korhogo, les viols étaient déjà monnaie courante, dans les zones rurales, bien avant le conflit.



Lorsqu’une femme est victime de viol, elle en informe les villageois, et les hommes du village partent à la recherche de l’assaillant ; mais il est difficile de retrouver sa trace, ont expliqué les femmes.









« ...Ils [les agresseurs] secouent les arbres pour faire tomber quelques fruits, afin d’attirer les femmes et de les inciter à s’arrêter pour les ramasser. Quand la femme s’arrête, l’homme l’agresse ... »

D’après Boua Diarrassouba, directeur régional du ministère de la Famille, de la Femme et des Affaires sociales à Korhogo, dans les régions rurales, lorsqu’un assaillant est capturé, les villageois se font généralement justice eux-mêmes.



« La dignité d’un homme, c’est sa femme », a-t-il dit. Quand une femme est agressée de la sorte, si le coupable est attrapé, il est généralement battu, ou pire encore, a-t-il expliqué. « Ces affaires se terminent généralement par une effusion de sang. Les autorités locales ne sont pas contactées, sauf peut-être plus tard, pour constater les dégâts ».



Les violeurs sont appelés tchétchan, en senoufo, le dialecte local ; ce terme désigne une personne animée d’un désir inné et incontrôlable d’avoir des rapports sexuels avec des femmes ; les violeurs ne sont pas tous des tchétchan, selon les femmes interrogées par IRIN, mais c’est ainsi qu’on les appelle.



Lorsque des viols sont perpétrés dans la ville de Korhogo (un fait également courant, selon les femmes interrogées) la plupart des victimes ne sont pas motivées à poursuivre leurs agresseurs, car elles ne sont pas convaincues que les procédures engagées aboutiront à des sanctions, ont expliqué les femmes. L’une d’entre elles a ainsi évoqué un cas récent, dans lequel un violeur présumé avait été libéré après quelques heures de détention à peine.



« Rien n’arrive aux hommes qui font cela », s’est indignée Fati*. « C’est pour cela qu’ils continuent de commettre de tels actes ». Des propos que toutes les femmes rassemblées ont approuvés d’un hochement de tête.



Le manque d’infrastructures juridiques déploré dans le nord contribue à ce problème, selon les activistes de la lutte contre la violence sexuelle. En janvier, plus de six ans après la rébellion, le gouvernement a organisé une cérémonie officielle pour marquer le redéploiement des représentants de la justice dans le nord, mais le processus n’est pas encore achevé.



Alors que faire pour résoudre le problème des agressions perpétrées sur le chemin des champs ? Mariam a fait part à IRIN de son idée de guet-apens, un stratagème qui permettrait de capturer les agresseurs.



« Un homme devrait se déguiser en femme - avec une jupe, un soutien-gorge rembourré, des vêtements de femme et un foulard sur la tête », a-t-elle expliqué. « Puis, il marcherait tout seul en direction des champs. Un groupe de villageois le suivrait. En cas d’agression, l’homme pourrait se défendre contre l’assaillant jusqu’à ce que les villageois arrivent et le capturent ».



« Nous souffrons terriblement de cette menace », a déclaré Fatoumata. Les femmes ont notamment expliqué qu’elles n’étaient pas libres de travailler comme elles l’entendaient.



Les femmes violées ne sont pas marginalisées par les autres villageoises, ont néanmoins déclaré à IRIN les femmes réunies au centre de santé. « Nous savons toutes que la fois suivante, ce sera peut-être notre tour », ont déclaré plusieurs d’entre elles, à l’unisson.



* Un nom d’emprunt



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