Pourquoi les parents confient-ils leurs enfants à des orphelinats?

« Je suis vraiment blessée par la manière dont les médias sont venus s’immiscer dans ma vie privée pour la dévoiler au public », a déclaré Rukhsana Bibi. Le mois dernier, Mme Bibi, mère de quatre enfants, a confié sa benjamine de quatre ans, Wardah, à la fondation Edhi, un orphelinat local du Pakistan.



Mme Bibi n’est pas seule dans ce cas. Sa belle-sœur a donné trois de ses cinq enfants et une autre femme de leur quartier en a donné quatre. En tout, huit enfants ont été déposés par trois mères différentes en un seul jour, un événement qui a fait les gros titres des médias nationaux.



« Ce n’est pas la première fois que des gens viennent nous voir pour nous confier leurs enfants, en nous expliquant que la pauvreté les empêche de les élever », a indiqué Maulana Abdul Sattar Edhi, 85 ans. « Mais cette fois-ci, les médias ont dévoilé la face sombre et laide de la pauvreté, ce qui a eu des répercussions au sein de notre société, en ébranlant l’indifférence des gens », a-t-il expliqué.



Le siège de la fondation Edhi prend en charge environ 300 bébés abandonnés par an et à n’importe quel moment, quelque 50 000 enfants dépendent de la fondation pour survivre, selon un rapport publié récemment par le Christian Science Monitor. 



Cette dernière année, selon Haris Gazdar, économiste à Karachi, quelque 8,5 millions d’habitants sur les 170 millions que compte le pays ont été ajoutés à la liste des personnes vivant en deçà du seuil de pauvreté (c’est-à-dire dont les revenus sont inférieurs à deux dollars par jour).



Environ 29 pour cent de la population vivait en dessous du seuil en 2006-07, mais ce chiffre a peut-être augmenté de cinq pour cent en 2008-09, a-t-il estimé. À la suite d’une couverture médiatique importante, les femmes concernées ont toutes les trois décidé de retourner à l’orphelinat chercher leurs enfants.



Les conditions de vie déplorables des familles



« Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai fait une erreur et j’ai sincèrement honte de moi, mais la façon dont les médias ont monté cette histoire en épingle nous a privés du peu de respect dont nous jouissions », a confié Mme Bibi. « J’avais menti à mon mari, en lui disant que je l’avais envoyée dans une “madrasa” (école religieuse) où elle serait bien instruite et ferait trois vrais repas par jour ».



Son mari, Khan Bahadur, ancien militaire, qui souffre de troubles musculaires, est alité. « Son affection a commencé à s’aggraver il y a quatre ans et maintenant, il est comme un enfant, il a besoin de mon aide pour tout », a poursuivi Mme Bibi. Les charges qui incombent à Mme Bibi, contrainte de s’occuper à la fois de ses enfants et d’un mari souffrant, pèsent lourdement sur cette mère démunie.














Photo: IRIN
Une fillette fouille dans un tas d’ordures. La menace d’une crise alimentaire imminente a ajouté au désespoir d’un grand nombre de familles démunies

« Non seulement j’ai contracté de lourdes dettes, mais je n’ai aucun moyen de m’en sortir ». Mme Bibi gagnait auparavant un peu d’argent en faisant de la couture, mais elle n’en a plus le temps.



Des particuliers et divers organismes ont tendu la main à ces femmes en faisant l’aumône, mais à peine 24 heures plus tard, un habitant de Tharparkar, une des régions les plus sous-développées de la province du Sind, se débarrassait lui aussi de ses quatre enfants en les confiant aux bons soins de la fondation Edhi.



Effondrement social?



« Ce n’est pas un reflet fidèle des difficultés économiques du pays ; cela relève plus du sensationnalisme des médias », a estimé S. Akbar Zaidi, lui aussi économiste de profession, ajoutant néanmoins : « cela ne veut pas dire que la situation ne soit pas alarmante, mais je ne dirais pas que c’est la pire période qu’a connue le pays, du point de vue économique ».



M. Akbar Zaidi a dit espérer que la situation s’améliorerait d’ici aux mois de mars-avril, avec la baisse du prix des vivres et des carburants. Pour M. Gazdar, cette affaire traduit un effondrement social. « D’après ce que j’ai vu, les enfants confiés à la fondation Edhi n’étaient pas les plus pauvres que j’aie croisés à Karachi, et encore moins au Pakistan ».



« D’après les études menées sur les traumatismes économiques extrêmes, notamment les études sur la famine, [il a été découvert que] les gens préservaient l’unité de leurs familles jusqu’au bout. La science déprimante des études sur les catastrophes nous en dit long sur les comportements de l’homme en conditions de stress.



Les gens commencent par sacrifier la consommation pour conserver leurs biens, mais ils veillent à ce que leurs familles restent unies jusqu’à la fin. Ces [trois femmes] avaient apparemment des biens, des télévisions, des réfrigérateurs, mais c’est à leurs enfants qu’elles ont renoncé », a indiqué M. Gazdar.



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