L’héritage d’un homme fort sur une petite île

Contrairement aux innombrables personnes emmenées par les milices de Mohamed Bacar pour être passées à tabac sur les accusations d’informateurs payés, Laidine Abdullah a été trahi par une petite photographie de Moussa Toybou, candidat de l’opposition à la présidentielle, accrochée au mur et presque invisible au beau milieu du fouillis, dans son magasin. Cette photographie était une « preuve de sédition » contre l’homme fort d’Anjouan.



Le magasin de M. Abdullah est situé dans un labyrinthe de petites allées étroites, dans le quartier de Barakani, sur les pentes raides et luxuriantes d’Anjouan - la moins développée des trois îles qui composent l’Union des Comores : la Grande Comore, Mohéli et Anjouan.



La boutique se trouve à quelques centaines de mètres de la villa de M. Bacar, un édifice qui se dresse au beau milieu d’un océan de pauvreté, et dont l’architecture rappelle plus celle d’un bunker en béton que celle d’une résidence de luxe.



« Vers quatre heures de l’après-midi, huit soldats de Bacar sont venus avec leurs fusils et m’ont arrêté. Ils m’ont emmené au domicile de Bacar et ont commencé à me rouer de coups avec des bâtons de bois dans la cour », a raconté M. Abdullah à IRIN. « Ils m’ont attaché, m’ont mis dans une voiture et m’ont emmené à la résidence [officielle] du président, où ils ont continué à me battre. J’ai perdu connaissance. Au petit matin, ils m’ont jeté à la lisière d’un village. Je pense qu’ils devaient me croire mort ».



M. Bacar avait refusé de quitter ses fonctions de président d’Anjouan, en juin 2007, à la suite d’élections controversées. La situation avait abouti à une impasse à la fois face au gouvernement de l’Union des Comores, pendant près d’un an, et avec l’Union africaine (UA), et n’avait été résolue qu’avec l’arrivée des soldats de l’UA sur l’île, en mars 2008.



L’UA avait imposé des sanctions en octobre 2007, bien que les habitants d’Anjouan eussent déclaré apercevoir régulièrement des navires, sud-africains, dit-on, amarrés au large de l’île. Isolé, M. Bacar avait quant à lui imposé un couvre-feu et stationné ses miliciens à l’entrée des hôpitaux et des cliniques ; quiconque portait les marques d’un passage à tabac se voyait refuser tous soins.



M. Abdullah a passé 24 jours en convalescence, chez lui, avant de se rendre clandestinement à Mohéli à bord d’une petite embarcation. Il est ensuite allé à l’hôpital, sur l’île de la Grande Comore, où il a passé un mois de plus sous traitement pour soigner ses blessures.



Le temps que M. Abdullah retourne à Anjouan, M. Bacar avait fui avec une trentaine de ses miliciens, quelques jours avant l’arrivée des soldats de l’UA. Il se serait apparemment enfui à bord d’un bateau à moteur à grande vitesse, parti du village de Moya.



M. Bacar, fils d’un ancien soldat français de l’armée régulière, a trouvé refuge en Afrique de l’Ouest, après un passage sur l’île française de Mayotte, puis à la Réunion, autre île française, située dans l’océan indien, avant de s’installer au Bénin, ancienne colonie française.



Le territoire de Mayotte est revendiqué par les Comores, mais selon les autorités françaises, la plupart des habitants de l’île ont choisi de rester sous souveraineté française, à l’issue d’un referendum organisé juste avant l’indépendance, en 1975.



Il est prévu qu’un referendum soit organisé en mars 2009 pour déterminer si Mayotte devrait obtenir le statut de département d’outre-mer, dont les citoyens jouiraient des mêmes droits que ceux des Français de la métropole.



Vengeance



M. Abdullah a dit savoir que certains des soldats de M. Bacar qui l’avaient torturé se trouvaient à Mayotte, et a dit qu’il voulait « se venger », ou au moins être dédommagé de ses frais médicaux, qu’il a payés avec de l’argent emprunté à des amis et à sa famille.














Photo: Guy Oliver/IRIN
Laidine Abdullah assis devant sa boutique à Barakani, sur l'île d'Anjouan

Lorsque les soldats de l’UA ont mis fin au régime de M. Bacar, le président des Comores, Ahmed Abdallah Sambi, « nous a dit de ne pas chercher à nous venger, que le gouvernement résoudrait la situation, mais rien ne s’est passé », s’est plaint M. Abdullah.



Abdoulrahime Said Bacar, porte-parole du gouvernement de l’Union, a déclaré à IRIN que le gouvernement cherchait activement à obtenir l’extradition de Mohamed Bacar auprès des autorités béninoises. « Nous ne voulons pas que ses crimes soient oubliés, ni pris pour acquis. Il doit payer et nous voulons qu’il soit jugé devant une cour pénale internationale », a-t-il indiqué.



La plante des pieds de M. Abdullah a été lacérée et tout son corps le fait encore souffrir, près d’un an après son passage à tabac. « Tout ce que je peux faire, c’est me lever. Je n’ai pas la force de travailler, ni d’entretenir mon potager ».



Tandis que M. Bacar subissait une pression croissante, face à des sanctions et à la menace d’un déploiement militaire, les membres de sa famille ont été nommés à des postes importants, au sein du gouvernement. La sœur de M. Bacar, Fatima, ancienne enseignante, a été nommée directrice de l’éducation ; son frère Abdou, médecin, est devenu colonel et chef de la Force de gendarmerie d’Anjouan ; son autre frère, Ibrahim, instituteur, est devenu directeur des services publics. Tous se seraient enfuis à Mayotte.



Anjouan a été le catalyseur de la création du système électoral complexe en vigueur aux Comores, et négocié en 2001 par l’Organisation de l’unité africaine, prédécesseur de l’UA, dans le sillage de la sécession de Mohéli et d’Anjouan par rapport à la Grande Comore, en 1997.



Les Comores ont quatre gouvernements, qui absorbent environ 80 pour cent du Produit intérieur brut du pays ; chaque île est dotée de son propre gouvernement semi-autonome et d’un président, et un système de présidence tournante a été prévu pour le gouvernement fédéral de l'Union.



Cette structure avait été conçue pour mettre un terme à plusieurs années d’instabilité et de conflit politique, marquées par les invasions de mercenaires, les assassinats et plus de 20 coups d’Etat et tentatives de coups d’Etat, depuis l’indépendance de l’archipel par rapport à la France, en 1975.



L’aéroport, un camp de torture



La piste d’atterrissage d’Anjouan, qui s’étend sur 1 400 mètres, en saillie dans la mer, d’un côté, et jusqu’au pied d’une montagne, de l’autre, est la hantise des pilotes. Au cours de la dernière année du régime illégitime de M. Bacar, l’aéroport effrayait pour d’autres raisons : des passages à tabac y étaient régulièrement perpétrés sur la piste, jonchée de gros rochers, placés là pour bloquer le trafic aérien.



Zouhari Bacar (aucun lien de parenté), un petit éleveur de 45 ans, ne sait toujours pas pourquoi, une nuit, à une heure tardive, lui et cinq autres personnes ont été enlevés chez eux, au village de Nyatanga, situé dans les hauteurs de l’île, au-dessus de l’aéroport, par une quinzaine de soldats.



« Ils nous ont ordonné de nous coucher sur la piste, et puis ils nous ont battus avec des matraques aux coudes, aux genoux, aux chevilles et sur la plante des pieds. Quand ils nous ont battus, ils nous ont dit que nous allions mourir. J’ai pensé aux membres de ma famille et je me suis dit qu’il n’y aurait personne pour s’occuper d’eux si je mourais », s’est souvenu M. Bacar.



« Nous avons été libérés vers trois heures du matin, mais un seul d’entre nous a pu marcher et aller chercher de l’aide. On nous a reconduits chez nous dans des brouettes. Il m’a fallu deux mois pour me remettre [du passage à tabac]. Deux de mes trois vaches sont mortes, parce que je ne pouvais pas m’en occuper et les nourrir ».



Kassus Ben-Alloui, un enseignant de 30 ans, qui travaille aujourd’hui comme réceptionniste dans un hôtel, a expliqué à IRIN que les couvre-feux nocturnes permettaient d’assurer que les habitants soient chez eux, et que cela permettait aux miliciens de venir les emmener plus facilement.



Les informateurs étaient payés pas moins de 5 000 francs comoriens (15 dollars), une petite fortune dans un pays qui se classe à la 134e place sur 177 à l’Indice de développement [humain] des Nations Unies. Selon M. Ben-Alloui, pendant cette période, « on disait souvent que les murs avaient des oreilles ».














Photo: Guy Oliver/IRIN
Omar Oirdine, boutiquier à Anjouan, a raconté avoir été passé à tabac par les milices de Mohamed Bacar

Les personnes qui craignaient d’être arrêtées, en particulier les personnes instruites, dormaient souvent loin de chez elles ou sur le toit de leur maison. Lorsque les miliciens de M. Bacar ne parvenaient pas à arrêter une personne, ils emmenaient les membres de sa famille, qui étaient enfermés, sans eau, dans un container, à l’aéroport, dans une chaleur tropicale, jusqu’à ce qu’ils révèlent où se trouvaient leurs êtres chers, a raconté M. Ben-Alloui.



Depuis la libération de l’île, et face à la hausse du prix des vivres et des carburants, pourtant, les populations ont le sentiment que la situation n’était pas aussi grave qu’elle l’était réellement auparavant, malgré les exactions de M. Bacar, a expliqué M. Ben-Alloui.



« C’est un cas classique de populations qui ont traversé une période traumatisante et se retournent contre leurs sauveteurs parce que ceux-ci ne peuvent pas leur apporter immédiatement le secours attendu », a expliqué à IRIN Opia Kumah, Coordinateur résident des Nations Unies aux Comores.



« Dans de nombreuses régions en période post-conflit, lorsque l’aide n’est pas immédiate, le conflit tend à éclater de nouveau, or les Comores et Anjouan ne peuvent pas se le permettre », a-t-il expliqué. « Une personne qui a perdu une vache ou deux [sous le régime de M. Bacar]… on peut multiplier cela par mille environ », a déclaré M. Kumah.



« Un certain sentiment de désillusion est quasi inévitable », a-t-il estimé. « C’est pourquoi il est urgent de démarrer immédiatement la reconstruction et la réhabilitation post-conflit, pour améliorer les conditions de vie des populations ».



La mission d’évaluation des Nations Unies arrivée sur l’île peu après le départ de M. Bacar avait été choquée par l’ampleur de la destruction. Les infrastructures administratives avaient été démolies, les bureaux saccagés, les ordinateurs fracassés, et les infrastructures des domaines de la santé, de l’eau et de l’assainissement étaient délabrées.



Une mission de haut niveau, dépêchée par la suite par le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), a également fait état d’un taux de malnutrition élevé.



Aujourd’hui, les Comores sont en droit de bénéficier de l’aide du fond de consolidation de la paix du Secrétaire général des Nations Unies. Une fois perçus, ces fonds contribueraient à financer le renforcement de la sécurité, la promotion de la cohésion et de la réconciliation nationales, ainsi que la relance des activités économiques.



« Pour pouvoir parler de stabilité à Anjouan, il faudra créer une passerelle entre [la situation] post-conflit et le développement durable, ce qui prendra deux ou trois ans », a estimé M. Kumah.



Moussa Toybou a remporté les élections présidentielles d’Anjouan, qui ont eu lieu les 15 et 29 juin 2008 et ont été déclarées libres et justes par les observateurs locaux et internationaux, mais cela n’a pas suffi à effacer les animosités nées du régime de M. Bacar.



Pas de pardon



Propriétaire d’un petit magasin de Nyatanga, Omar Oirdine, 45 ans, sait pourquoi il a été arrêté et torturé. Sur les instructions de M. Bacar, l’antenne de la radio avait été vandalisée, pour empêcher la diffusion des émissions de radio dans les villes situées au niveau de la mer, et notamment à Mutsamudu, la capitale de l’île, mais Nyatanga, situé en altitude, n’avait pas été touché.



M. Oirdine a expliqué à IRIN qu’il savait qui l’avait dénoncé. « C’était les vieux du village, qui m’ont surpris en train de parler de Bacar après avoir écouté la radio », a raconté M. Oirdine à IRIN.



Des soldats sont venus emmener M. Oirdine à minuit. Il a été conduit, en compagnie de quatre autres personnes, sur la piste d’atterrissage, où on lui a ordonné d’insulter de façon obscène la mère d’Ahmed Abdallah Sambi, président de l’Union des Comores.



« Ils nous ont frappés à coups de matraques, surtout sur la plante des pieds ; ils nous ont battus jusqu’à ce qu’on ne puisse même plus crier. Quand ils ont eu fini, ils nous ont dit de nous lever et de monter dans la voiture. Mais nous ne pouvions pas nous lever, nous avons dû ramper », s’est-il souvenu.



Il lui a fallu deux mois pour pouvoir marcher et uriner de nouveau sans mal. « Je sais qui sont les informateurs, et je ne les sers plus dans mon magasin ».



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