Le conte des deux pays

L’ironie n’échappe pas aux Swazis : la population du royaume compte parmi les plus pauvres du monde, et pourtant, le pays est classé parmi les « pays à revenu moyen ». Comment cela s’explique-t-il ?

Selon Musinga Timothy Bandora, coordinateur résident du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), « la richesse d’une nation se mesure en fonction de différents facteurs, dont le produit intérieur brut ».

Dans le cas du Swaziland, gouverné par le dernier monarque absolu d’Afrique subsaharienne, si la richesse du pays était également répartie, tous les Swazis recevraient 100 000 dollars, a-t-il expliqué.

En termes de revenus par habitant, le Swaziland, dont les recettes d’exportation reposent sur l’agriculture et les textiles, se classe entre l’Arménie et le Paraguay. En termes de répartition de la richesse nationale, en revanche, les 10 pour cent les plus riches de la population swazie contrôlent plus de 50 pour cent des revenus nationaux, un degré d’inégalité plus grave qu’au Brésil ou en Afrique du Sud, et qui n’est surpassé que par la Namibie.

« Si vous mesurez son produit intérieur brut, le Swaziland n’est pas un pays pauvre ; le problème, c’est que les richesses sont détournées par une poignée de gens, avec le roi et la famille royale au sommet de la pyramide. Ce qui reste, et ça ne fait pas beaucoup, revient au peuple », a expliqué Richard Rooney, maître de conférences en journalisme et communication de masse à l’université du Swaziland.

Selon les statistiques du PNUD, environ 70 pour cent du million d’habitants que compte le Swaziland vivent dans la pauvreté chronique. Cette dernière année, en raison de la sécheresse, pas moins de 60 pour cent de la population –un record- ont dépendu de l’aide alimentaire distribuée par le Programme alimentaire mondial et d’autres organisations humanitaires, et le pays affiche le taux de prévalence du VIH le plus élevé du monde.

L’Assemblée de coordination des organisations non-gouvernementales, CANGO, un organisme d’encadrement qui chapeaute diverses ONG locales, a exprimé des préoccupations au sujet de la classification de pays à revenu moyen, reçue par le Swaziland en dépit de la misère noire dans laquelle vit son peuple : selon l’organisme, cette classification fait obstacle à la collecte de fonds en faveur des projets de développement.

« Ce n’est pas juste que des populations pauvres soient privées d’aide parce que le Swaziland est tellement petit qu’une poignée d’individus ultra-riches fausse les données démographiques relatives aux revenus, faisant en sorte que le pays paraisse plus riche qu’il ne l’est véritablement. La vérité, c’est que la plupart des Swazis vivent dans la souffrance du sida, de la pauvreté et des pénuries alimentaires causées par la sécheresse et d’autres facteurs », a expliqué Lindiwe Mabusa, coordinateur de l’aide alimentaire à Manzini, une région du centre.

Tibiyo Taka Ngwane (‘richesse de la nation’), un conglomérat royal, possède des parts dans la plupart des grandes entreprises commerciales du Swaziland, et le roi détient tous les droits d’exploitation minière du pays.

Les organismes de défense de la démocratie ont cherché à empêcher que les revenus ne s’érodent davantage en objectant à la privatisation prévue des organismes parapublics, et les syndicats craignent pour leur part que cette privatisation, défendue par le gouvernement, n’aboutisse à des pertes d’emploi.

La grogne

De vastes manifestations ont été organisées pour protester contre une pauvreté croissante ; parmi les plus mobilisatrices de l’histoire du Swaziland, elles sont venues ternir l’éclat de la double célébration qui a eu lieu le mois dernier pour marquer le 40e anniversaire du roi Mswati et les 40 ans d’indépendance du royaume.

Au moins 10 000 activistes de la défense de la démocratie sont descendus dans les rues de Manzini le 3 septembre, avant de se rassembler à Mbabane, la capitale, le lendemain. La marche à travers Mbabane a été ponctuée par la détonation de deux petits engins explosifs.

Ces événements faisaient suite à une première manifestation organisée en août par les personnes atteintes du VIH, pour appeler le gouvernement à porter davantage d’attention aux crises humanitaires dans le pays.

Les activistes s’étaient décidés à agir après avoir appris que huit des 13 épouses du roi Mswati avaient voyagé au Moyen-Orient et en Asie. « C’est la première fois que des roturiers se lèvent pour dire "assez !". Les ressources du pays ne doivent pas être utilisées exclusivement par la royauté. Et les masses, alors ? », a demandé Amanda Dlamini, une manifestante.

« Parce que le Swaziland fait profil bas sur la scène internationale, ses problèmes ne reçoivent que peu de publicité, et l’opposition nationale ne reçoit guère de soutien », a commenté Terence Corrigan, chercheur à l’Institut sud-africain des affaires internationales.

« Aujourd’hui, l’ordre royal du Swaziland n’est confronté à aucune menace imminente, qu’elle soit interne ou externe », a également noté M. Corrigan dans le dernier numéro du Swazi News, organe de presse hebdomadaire indépendant. « [Mais] le roi Mswati III devrait saisir l’occasion qui lui est encore offerte d’entreprendre une réforme, même s’il devra renoncer pour cela à une partie de ses pouvoirs ; dans le cas contraire, nous allons probablement vers un effondrement progressif du pays ».

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