L’école est vraiment finie

L’effondrement du système éducatif zimbabwéen, autrefois salué comme le plus performant d’Afrique subsaharienne, est aujourd’hui comparé à la situation que vivent généralement les pays en guerre.

« Il est difficile d’imaginer l’effondrement du secteur éducatif d’un pays en temps de paix. On ne voit ce type de dégénérescence que dans les pays secoués par des troubles civils ou déchirés par une guerre ouverte », a expliqué à IRIN Raymond Majongwe, secrétaire général du Syndicat progressiste des enseignants du Zimbabwe (PTUZ).

« Quand le Zimbabwe a accédé à l’indépendance, il y a 28 ans, le nouveau gouvernement a hérité d’infrastructures éducatives ravagées par la guerre et il a presque fallu repartir de zéro, mais les enfants se débrouillaient pour assister aux cours, les enseignants enseignaient, et les examens étaient passés. Tout ça s’est presque entièrement arrêté », a-t-il poursuivi.

Le déclin économique du Zimbabwe a véritablement commencé en 2000 et le pays est aujourd’hui aux prises avec un taux d’inflation annuel officiel de 231 millions pour cent et avec un taux de chômage de plus de 80 pour cent, tandis que plus de cinq millions d’habitants (soit près de la moitié de la population) auront besoin de recevoir une aide alimentaire au cours du premier trimestre de l’année 2009, selon les Nations Unies.

Les politiques éducatives adoptées par le gouvernement après 1980 ont dynamisé le secteur, assurant au Zimbabwe un taux d’alphabétisme de plus de 96 pour cent, un des plus élevés du continent.

« Rétrospectivement, rien de ce qui s’est passé au fil des années n’est comparable à la crise à laquelle nous nous trouvons confrontés cette année », a estimé M. Majongwe.

Un système très respecté

Peu après l’indépendance du pays, ancienne colonie britannique, le gouvernement du président Robert Mugabe a adopté une variété de stratégies destinées à dynamiser le secteur de l’éducation, lui allouant une des parts les plus importantes de son budget.

Le nombre des écoles a augmenté, ce qui a permis d’améliorer l’accessibilité même dans les régions où il était difficile de se rendre ; les conditions de travail des enseignants ont également été améliorées et des enseignants spécialisés ont été envoyés à l’étranger pour y être formés.

Aujourd’hui, le système éducatif, autrefois très respecté, s’est désintégré, et environ 45 000 enseignants ont quitté la profession depuis 2004.

« L’enseignement n’a pas été assuré cette année, qui a débuté avec l’action revendicative engagée par les enseignants pour protester contre leurs maigres salaires. La situation a été aggravée par l’absence d’une majorité d’enseignants, qui ont choisi de partir à l’étranger, où l’herbe est plus verte », a indiqué M. Majongwe.

« ... L’année 2008 devrait entrer dans l’histoire comme l’année au cours de laquelle le système éducatif zimbabwéen est tombé à genoux. Il faudrait s’en souvenir comme d’une année absente. Tous les progrès accomplis par le pays depuis l’indépendance ont été anéantis, et c’est triste ... »

Le premier trimestre de 2008, qui dure généralement de janvier à avril, s’est terminé en mars, pour permettre la tenue des élections générales.

En raison des flambées de violence généralisées qui ont suivi les élections, les écoles n’ont pas pu rouvrir leurs portes, et les jeunes miliciens de la ZANU-PF, parti au pouvoir, s’en sont pris aux enseignants ; en outre, les locaux de bon nombre d’établissements scolaires ont été reconvertis en bases par les partisans du président Mugabe.

Les enfants ont passé la majeure partie du deuxième trimestre à ne rien apprendre, a dit M. Majongwe, en raison des violences politiques, d’une pénurie d’enseignants et du mouvement de grève. À l’heure actuelle, aucun enseignement digne de ce nom n’est assuré : les élèves sont contraints de payer des professeurs pour pouvoir suivre des cours privés, et ceux qui n’en ont pas les moyens sont pénalisés.

« Normalement, à cette époque de l’année, les écoles devraient être occupées à faire passer des examens aux élèves [...] mais il serait tout à fait injuste de les faire passer, étant donné que les élèves n’ont presque rien appris. Les examens devraient tout simplement être annulés cette année », a recommandé M. Majongwe.

Selon l’enquête menée par le PTUZ, a-t-il ajouté, il n’y a eu que 23 jours d’apprentissage normal cette année, et le taux de réussite prévu serait d’environ trois pour cent si des examens étaient passés. « Cela ferait chuter notre classement international : aucun pays ne prend au sérieux les produits d’un pays dont le taux de réussite est aussi faible ».

L’absence d’un gouvernement substantiel n’a fait qu’aggraver la situation : le ministère de l’éducation est dirigé par Flora Buka, une ministre par intérim, qui a annoncé récemment que les examens devaient être passés à la fin du mois d’octobre.

Selon M. Majongwe, les écoles n’ont pas encore reçu leurs emplois du temps, et « ce serait un miracle s’il y avait des professeurs pour superviser ces examens ».

Un membre du conseil universitaire étatique, qui n’a pas souhaité être nommé, a également indiqué à IRIN que « l’enseignement n’est presque plus assuré dans aucune des sept universités d’Etat. Elles n’ouvrent pas ce semestre car elles n’ont pas pu publier à temps les résultats du dernier trimestre, et les employés refusent de retourner au travail, leurs salaires étant insuffisants ».

« La direction d’une des universités a appelé les travailleurs à se présenter sur leur lieu de travail pour un recensement, pour savoir qui était encore là : maintenant, les employés partent tout simplement sans démissionner, en emportant parfois les clés avec eux », a noté le représentant.

« Évidemment, les universités ne reçoivent pas grand-chose de la part du ministère de tutelle, et il semble qu’un certain nombre de cérémonies de remise des diplômes prévues cette année [n’auront pas lieu] faute de financement », a-t-il prédit.

Cours privés

Samson Chivanga, enseignant du secondaire à Harare, la capitale, a expliqué à IRIN qu’il lui était impossible de s’acquitter de ses tâches avec un salaire mensuel « dérisoire » de 62 000 dollars zimbabwéens (1,10 dollar), qui suffit tout juste à couvrir deux jours de frais de transport jusqu’à l’école.

« En tant que [représentants d’un] établissement scolaire, nous étions convenus, au vu des salaires peu viables [que nous percevons], que les élèves devaient nous verser des paiements supplémentaires chaque semaine, mais les autorités du ministère ont dit que c’était illégal. Aujourd’hui, la plupart des employés de mon établissement préfèreraient travailler dans le commerce informel plutôt que venir au travail, et c’est le cas depuis le début de l’année », a expliqué M. Chivanga.

Ses collègues et lui-même donnent des leçons privées en dehors de l’établissement pour survivre dans un environnement hyperinflationniste, une forme d’apprentissage inaccessible aux étudiants qui n’ont pas les moyens de couvrir leurs honoraires.

« L’année 2008 devrait entrer dans l’histoire comme l’année au cours de laquelle le système éducatif zimbabwéen est tombé à genoux. Il faudrait s’en souvenir comme d’une année absente. Tous les progrès accomplis par le pays depuis l’indépendance ont été anéantis, et c’est triste », a déploré M. Chivanga.

Selon Jane Chirau, enseignante à Mudzi, une zone rurale de la province du Mashonaland-Est, l’enseignement n’est pas assuré dans sa communauté. « Les enseignants ont faim et n’ont pas assez d’énergie pour enseigner ».

« Ils se sont désormais résolus à se faire payer pour ériger des clôtures autour des potagers des gens, afin de pouvoir acheter de la nourriture, ne vont plus à la banque pendant trois mois parce que leurs salaires ne couvrent que les frais de bus, et dans certains cas, se rendent à la frontière zambienne pour y travailler comme porteurs », selon Mme Chirau.

Les enfants, victimes de la faim et de l’absence de leurs enseignants, ont également cessé d’aller à l’école, et lorsqu’ils y vont, « ce n’est que pour recevoir les vivres distribués par les organisations non-gouvernementales », a-t-elle indiqué.

John Muranda, qui vit à Harare, a inscrit sa fille dans une école privée et celle-ci passera des examens notés par une commission d’examen britannique.

« Je m’estime chanceux d’avoir eu les moyens de l’inscrire auprès d’une commission d’examen étrangère », a-t-il expliqué à IRIN. « Mais des milliers de parents d’ici n’ont pas l’argent pour en faire autant ».

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