L’amour à vendre… ou presque

Quand la classe se termine à l’école secondaire Francisco Manyanga de Maputo, capitale du Mozambique, la plupart des enseignants et des élèves se dirigent vers le bus et les autres rentrent chez eux à pied. À 16 ans, Júlia*, élève de seconde, monte dans une voiture de luxe, où l’attend un homme qui semble avoir une quarantaine d’années.

L’homme en question n’est pas son père, mais son petit copain, Lucas*. Tout a commencé par une journée pluvieuse du mois de mars, lorsque l’homme lui a proposé de l’emmener à l’école en voiture ; bientôt, Júlia et lui sortaient ensemble. Au début de leur relation, ils utilisaient des préservatifs, mais plus maintenant.

Júlia n’a jamais fait de test de dépistage du VIH, mais elle pense être séronégative. Lucas, qui n’a que trois ans de moins que le père de Júlia, lui achète des vêtements, du crédit pour son téléphone portable, et lui donne de l’argent de poche tous les mois.

Ce sont ces avantages, plus que la relation en elle-même, qui lui permettent de garder la jeune fille à ses côtés. « Mon copain a 42 ans, mais un homme de mon âge ne me donnerait pas tout ce qu’il me donne et j’ai besoin de ça pour vivre », a expliqué Júlia. « Mes amis n’approuvent pas que je sorte avec un homme mûr, mais qu’est-ce que je suis censée faire ?».

Júlia rêve d’étudier le droit à l’université et à terme, de gagner elle-même sa vie, mais tant que ce ne sera pas le cas, elle couvrira ses dépenses grâce à l’argent de poche que lui donne Lucas, ses parents n’étant pas en mesure de l’aider.

Un attrait irrésistible

Au Mozambique, la plupart des relations intergénérationnelles unissent des hommes d’âge mûr à des adolescentes, selon Marcelo Kantu, responsable de programme et activiste de l’Association mozambicaine pour le développement des familles (connue sous son acronyme portugais, AMODEFA), une organisation non-gouvernementale (ONG) spécialisée dans la santé reproductive.

« Généralement, ces cas se produisent dans des situations où l’homme, qui est beaucoup plus âgé et généralement aisé, convainc la fille d’avoir une liaison avec lui, puis établit les règles du jeu ; dans ces situations, les filles sont toujours dépendantes », a-t-il expliqué. Ces adolescentes, baptisées « catorzinhas » (« petites quatorze » en portugais), succombent à l’attrait quasi irrésistible du pouvoir économique.

« ...Je ne suis pas infecté car je fais le test régulièrement. Etant donné que ma copine est encore très jeune, j’ai écarté la possibilité qu’elle puisse déjà être séropositive. C’est pour ça que nous n’utilisons
pas de préservatifs
... »


Le pouvoir d’achat est l’arme qu’a utilisée Pedro Muchanga, 50 ans, marié et père de quatre enfants, pour conquérir sa maîtresse de 17 ans, qu’il voit en secret, car il n’a pas le courage de se promener dans la rue en tenant la main d’une fille assez jeune pour être la sienne.

« Je préfère la voir dans des endroits qui ne sont pas très publics ; comme ça, peu de monde nous voit », a-t-il confié à IRIN/PlusNews.

Quant à l’utilisation du préservatif, Pedro Muchanga explique : « Je ne suis pas infecté parce que je fais le test régulièrement. Etant donné que ma copine est très jeune, j’ai écarté la possibilité qu’elle puisse déjà être séropositive. C’est pour ça que nous n’utilisons pas de préservatifs ».

Selon les experts de la santé, c’est ce mode de réflexion qui explique pourquoi le VIH est l’un des principaux risques de ces relations intergénérationnelles au Mozambique, où 16,2 pour cent des près de 20 millions d’habitants sont infectés.

Selon l’enquête Démographie et santé menée en 2003, l’âge moyen de la première relation sexuelle est de 16 ans au Mozambique, mais les adolescents sont peu informés sur la manière de gérer leur sexualité ou de se protéger pour éviter de tomber enceintes ou de contracter le VIH.

Inconscients des risques possibles, un grand nombre d’entre eux ont des rapports sexuels non-protégés. La plupart des catorzinhas n’ont pas assez d’informations ni de pouvoir pour négocier des rapports sexuels à moindre risque avec leurs partenaires d’âge mûr, et sont plus exposées au risque de contracter des maladies sexuellement transmissibles, dont le VIH, ou de tomber enceintes involontairement.

« Généralement, ces hommes sont mariés et ne veulent pas admettre leur paternité. Ils optent pour des avortements illégaux, pratiqués, la plupart du temps, dans des conditions très risquées, et cela met en péril la santé de la fille ».

Où était votre fille ?

Le phénomène des catorzinhas est tellement courant au Mozambique qu’il existe désormais des campagnes spécifiquement destinées à informer ce groupe de population des risques que comportent les relations intergénérationnelles.

La Fondation pour le développement communautaire, entre autres, cible les hommes d’âge mûr dans le cadre d’une campagne télévisée axée sur le thème suivant : « Où se trouvait votre fille pendant que vous étiez avec celle de quelqu’un d’autre ? ».

« ...Où se trouvait votre fille pendant que vous étiez avec celle de quelqu’un d’autre ?... »

L’AMODEFA conçoit des campagnes sur la santé sexuelle et reproductive des adolescentes susceptibles de s’engager, ou qui sont déjà engagées, dans une relation intergénérationnelle.

Cette initiative s’inscrit dans le cadre du Programme Geração Biz, soutenu par le Fonds des Nations Unies pour la population, et comprend des débats avec les jeunes de 10 à 24 ans dans les écoles, et la production de pièces de théâtre et de spectacles de danse au sein des communautés.

Travailler avec les filles n’est néanmoins pas une tâche facile : dans bien des cas, les avantages matériels ne sont pas pour elles l’unique attrait des relations intergénérationnelles.

D’après Filza Cassam, psychologue, de nombreuses filles se sentent supérieures lorsqu’elles entretiennent des relations avec des hommes d’âge mûr, et « certaines filles fréquentent des hommes d’âge mûr en quête d’une affection que leurs parents n’ont pas pu leur donner ».

*Des noms d’emprunt

bm/am/ll/jh/kn/he/nh/np