Un seul praticien pour soigner des besoins croissants en santé mentale

Cinq ans à peine après la fin d’une violente guerre civile qui a duré 14 ans et fait quelque 150 000 morts, selon les estimations des Nations Unies, ainsi que des dizaines de milliers de déplacés et de blessés, il n’y a qu’un seul spécialiste de la santé mentale au Liberia, pour traiter les traumatismes et la dépression.

Les responsables de la santé se préparent à se réunir, le 2 octobre, pour trouver le moyen de répondre aux besoins croissants de la population en matière de santé mentale, malgré le manque de médecins qualifiés.

Bernice Dahn, directrice du ministère de la Santé responsable du système de santé libérien et de ses employés, a expliqué à IRIN que le pays était mal préparé pour traiter les traumatismes.

« À ma connaissance, il n’y a qu’un seul praticien agréé dans le pays pour traiter le syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Nous n’avons pas [assez] de médecins pour traiter ces cas. Il y a un seul centre de santé reconnu [dans la banlieue de Monrovia] qui s’occupe de ce problème ».

Des soins de santé mentale, « d’urgence »

Les combattants libériens qui ont été victimes de violences sexuelles sont plus susceptibles que les non-combattants ou les anciens combattants qui n’ont pas déclaré avoir subi de violences sexuelles de souffrir de dépression et de SSPT –une réaction émotionnelle grave et persistante à un traumatisme important- et de nourrir des pensées suicidaires, selon une étude publiée en août 2008 dans le Journal of the American medical association.

Si cette étude portait sur les violences sexuelles infligées aux combattants, les Nations Unies ont également indiqué que les civils, en particulier les femmes et les filles, avaient été exposés à de multiples formes de violences sexuelles pendant la guerre civile libérienne, notamment à des viols collectifs, à l’esclavage sexuel, au « sexe pour la survie » (rapports sexuels consentis en échange de nourriture) et à des grossesses non-désirées à la suite de viols.

Selon Mme Dahn, les responsables de la santé élaborent actuellement une politique nationale sur le traitement des troubles mentaux chez les Libériens.


Photo: IRIN
Des milliers d'enfants comme Gbezohngar ont dû combattre pendant la guerre civile au Liberia

« Nous sommes aujourd’hui parvenus à la décision d’organiser une rencontre nationale entre les parties prenantes les 2 et 3 octobre 2008, au cours de laquelle nous aborderons avec nos partenaires locaux et internationaux différents moyens possibles de traiter ce problème [les besoins de santé mentale] et de mettre en place un document de travail politique », a noté Mme Dahn.

Consciente qu’il faut agir le plus rapidement possible en raison de la recrudescence du SSPT, en particulier chez les jeunes, la directrice de la Santé a ajouté qu’elle prévoyait de lancer des formations spécialisées à l’attention des médecins d’ici au mois de décembre 2008.

D’après Jesse Plange, de l’organisme à but non-lucratif Liberia Emissary Anxious for Development (LEAD), qui dispense des formations professionnelles aux anciens combattants, les autorités sanitaires devraient s’intéresser davantage à la santé mentale des jeunes, et particulièrement de ceux qui ont pris les armes.

En 2003, les Nations Unies estimaient en effet qu’un enfant sur 10 avait été enrôlé dans les rangs des forces belligérantes, soit au total, environ 21 000 enfants soldats.

« Bien que notre organisation ait engagé un conseiller [psychosocial] pour travailler auprès des anciens combattants, dans la plupart des cas, nous constatons qu’ils présentent [encore] des comportements anormaux. Mais nous pensons que s’ils restent en formation et ont un travail à faire le plus longtemps possible, ils s’efforceront le plus possible de ne pas avoir recours à la violence », a noté M. Plange.

Malheureusement, a-t-il poursuivi, les programmes menés par son organisation sont trop brefs pour que les anciens combattants puissent rester en formation tout au long du suivi psychosocial qui doit leur permettre de changer de comportement.

« Nous avons des difficultés à travailler avec la plupart d’entre eux [les anciens combattants] dans la plupart des cas parce qu’ils ne se comportent pas normalement, et ont parfois des exigences inutiles, notamment financières, auxquelles l’organisation n’est pas en mesure de répondre. Nous prenons donc toujours des précautions avant de faire des promesses, car si ces promesses ne sont pas tenues, ils se fâchent et peuvent même perdre tout contrôle d’eux-mêmes et exiger qu’on réponde à leurs préoccupations ».

Pour Edward K. Teah, ancien combattant et directeur exécutif de LEAD, la pression du chômage est trop difficile à supporter pour certains anciens combattants.

« C’est le problème pour la plupart d’entre nous et dans la majorité des cas, cela ajoute à notre frustration. Certains envisagent [d’avoir recours à] la violence de nouveau pour joindre les deux bouts ».

En août 2007, selon les estimations des Nations Unies, environ 90 000 anciens combattants, dont environ 10 pour cent de mineurs, étaient inscrits à des programmes d’aide à l’emploi et à la réadaptation à la vie civile.

Mais d’après les estimations de la Banque mondiale, plus des trois quarts de la population vivent dans la pauvreté, avec moins d’un dollar par jour, et plus de 80 pour cent, s’ils travaillent, ne travaillent pas sur le marché officiel ; la plupart des démarches de réinsertion dans le domaine de l’emploi sont donc difficiles.

Mais certains anciens combattants ne présentent aucun signe de traumatisme, selon Francis Kollie, propriétaire d’un atelier de réparation automobile à Bushrod, à la périphérie de Monrovia.

Ses trois employés, d’anciens combattants, ont été formés au Monrovia Vocational Training School (MVTC), un centre de formation professionnelle créé par des anciens combattants, et se sont bien adaptés, a-t-il dit.

« Nous avons recruté ces trois anciens combattants après la remise des diplômes à l’école [MVTC], mais si on ne vous disait pas que ces garçons sont d’anciens combattants, vous ne le sauriez pas, parce qu’ils se sont adaptés aux conditions de travail et sentent de nouveau qu’ils font partie de la société ».

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