Un village pour apprendre à vivre ensemble

Il y a quelques années encore, Mammert Buregeya, un Tutsi burundais déplacé de 54 ans, aurait probablement refusé de s’installer dans le « village de la paix » de Muriza, car il se serait alors trouvé contraint de vivre aux côtés de rapatriés hutus.

« La méfiance entre les [déplacés] tutsis et les rapatriés hutus appartient au passé », a-t-il néanmoins déclaré après avoir accepté la maison qu’on lui proposait à Muriza, en août.

M. Buregeya était également fatigué de se déplacer de camp en camp depuis 1993, et s’est installé sans hésiter dans ce village de la commune de Butangazwa, dans la province de Ruyigi (est), même si cela impliquait qu’il allait ainsi devoir vivre aux côtés de femmes hutus rapatriées.

« Nous avons finalement compris que nous étions tous dans la même galère », a-t-il expliqué à IRIN. « Même ceux qui ont fui le pays ont connu des difficultés ; je connais une famille qui n’est revenue qu’avec un seul enfant, après avoir enterré les autres en Tanzanie ».

Selon M. Buregeya, une proposition de logement dans ce village aurait semblé étrange il y a encore quelques années. À l’époque, les Burundais tutsis et hutus s’accusaient les uns les autres d’être responsables de leurs souffrances respectives et se rejetaient la faute lorsqu’un meurtre était commis.

« Quand l’un d’entre eux passait, l’autre détournait les yeux sans dire un mot », a-t-il expliqué.

La cohabitation

L’idée des villages de la paix a été évoquée par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à la suite d’une visite à Ruyigi.


Photo: Judith Basutama/IRIN
Mammert Buregeya à Muriza, le « village de la paix »

Inauguré le 14 août, Muriza accueille 49 familles de déplacés tutsis et 15 de femmes hutues rapatriées, sélectionnées parmi les plus vulnérables. Contrairement à d’autres projets, dans le cadre desquels les organisations offrent du matériel de construction aux rapatriés ou aux déplacés pour leur permettre d’ériger des abris, Muriza a été construit par la World Outreach Initiative, un partenaire du HCR.

Après avoir construit les maisons du village, l’organisation non-gouvernementale (ONG) les a remises aux habitants. Selon Bo Schack, représentant du HCR au Burundi, pour résoudre les problèmes des rapatriés, il faut aussi résoudre ceux des déplacés, surtout que bon nombre d’entre eux ont dû se déplacer maintes et maintes fois depuis 1993.

« La meilleure façon de gérer cette situation était de faire en sorte que les populations sans terre et les [déplacés] cohabitent dans un village mixte situé à proximité d’une zone économiquement viable, pour assurer à ces gens une stabilité et des solutions durables », a indiqué M. Schack.

Jusqu’ici, les déplacés et les rapatriés cohabitent harmonieusement. « Ma femme était malade, il y a quelques jours ; une rapatriée lui a offert de l’argent pour qu’elle puisse aller chercher un médecin », a raconté M. Buregeya.

Sa voisine, Médiatrice Nitunga, une rapatriée, ne se souvient d’aucun malentendu ni d’aucune friction survenue depuis son arrivée de Tanzanie, le 28 août. Au contraire, elle apprécie la façon dont les deux communautés ont surmonté leurs problèmes pour vivre ensemble.

« Nous avons perdu les nôtres de la même manière [...] Il est préférable de vivre ensemble et d’oublier », a expliqué Mme Nitunga. « Aujourd’hui, si j’ai besoin d’eau, j’entre dans une maison sans penser aux origines ethniques de son occupant. Si quelqu’un a de la bière, il la partage avec les autres ».

En plus d’être des modèles de réconciliation, ces villages de la paix doivent permettre d’améliorer les infrastructures sociales locales. Selon Pontien Hatungimana, conseiller du gouverneur de Ruyigi, la création de ces villages permettra aux populations d’avoir accès à des écoles, à des centres de santé et à l’eau ; ce que le gouvernement ne pouvait pas leur fournir à lui seul.


Photo: Judith Basutama/IRIN
Mediatrice Nitunga devant sa maison à Muriza

Les prochaines étapes

Si les villageois sont heureux de vivre à Muriza, certains se sont néanmoins plaints que leurs maisons étaient encore vides, les promesses de mobilier et de literie n’ayant pas encore été tenues.

« Ils nous avaient promis de nous donner des couvertures et des lits, mais nous attendons encore », a indiqué Mme Nitunga, ajoutant que les villageois avaient besoin de recevoir des semences d’urgence pour pouvoir se préparer pour la prochaine période des semailles.

La cohabitation a également amené les déplacés à réclamer des subventions comme celles que reçoivent les rapatriés. Le HCR considère néanmoins que les déplacés ont souvent des terres ou des meubles, contrairement aux rapatriés, qui ont besoin d’un soutien total à la réinstallation.

Les habitants de Muriza reçoivent par exemple 1 000 dollars de don accordés par un philanthrope, qui devraient être consacrés non seulement aux achats prioritaires (des lits ou des couvertures), mais aussi à la génération de revenus, selon ce qu’ont suggéré les habitants. Entre autres activités, ils souhaitent élever des chèvres ou ouvrir des petits magasins.

Muriza a permis de tirer de précieux enseignements. Aujourd’hui, grâce à cela, la commission intégrée pour le rapatriement du ministère de la Solidarité nationale, de la reconstruction, des droits de l’homme et des sexes collabore avec diverses organisations afin de trouver des solutions durables pour les populations sans terre.

Ce plan cible particulièrement les réfugiés qui ont fui le Burundi dans les années 1970. Il a également été demandé aux gouverneurs des provinces et au ministère de l’Administration des terres d’identifier des terrains disponibles pour permettre la construction d’environ 14 villages supplémentaires dans les provinces frontalières.

Ces villages devraient devenir des villages intégrés viables, dotés de services sociaux, situés à proximité. Près de Muriza, par exemple, se trouvent une école élémentaire, des commerces et un point d’eau.

« Le message que nous avons reçu de la part de la population, c’est que les gens [peuvent vivre] ensemble », a conclu M. Schack.

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