Slalomer entre les excréments sur les plages

Par un bel après-midi sur la plage de Jamestown, autrefois considérée comme l’une des plus renommées d’Accra, Francis Cudjoe, 25 ans, et ses trois amis discutent, accroupis en plein air. Ils défèquent à la vue de tous, sur la plage, et ils ne sont pas les seuls.

Au loin, on aperçoit de nombreux habitants qui, comme eux, baissent leur pantalon, s’accroupissent et se soulagent. Peu après leur départ, les vagues de l’océan emportent leurs excréments.

Dernièrement, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), qui évaluent les services d’assainissement dans les pays d’Afrique, ont classé le Ghana à la quatrième place des pays les plus insalubres d’Afrique, sur un total de 52 pays évalués, et à la deuxième place des pays les plus sales d’Afrique de l’Ouest, sur 15 pays.

Au Ghana, en effet, quatre millions de personnes n’ont pas accès à des toilettes et 4,5 millions, à des systèmes d’évacuation des eaux usées.

Au vu de ce classement, les associations locales de défense de l’environnement se sont mobilisées pour réclamer une intervention plus radicale du gouvernement pour faire face au déclin de l’assainissement ghanéen.

Pour la Coalition des organisations non-gouvernementales du secteur de l’eau et de l’assainissement (CONIWAS), une organisation locale, « ce classement devrait permettre de ramener les autorités à la réalité : elles font comme si tout allait bien », a dit Patrick Apoya, secrétaire exécutif de la coalition.

Le Ghana est confronté à une « crise nationale de l’assainissement », a-t-il ajouté, appelant le gouvernement à décréter une « situation d’urgence nationale ».

Des mesures désespérées

En se promenant sur la plage, il faut faire attention à ne pas marcher dans des excréments.

« C’est sur la plage que je viens [faire cela] depuis mon enfance ; je ne peux pas arrêter. De toute façon, même si je voulais, je n’ai pas d’autre choix », a déclaré M. Cudjoe à IRIN.

Sans toilettes, les habitants se résolvent à déféquer dans la brousse, dans des canalisations d’évacuation, dans les champs et même dans des sortes de ‘pots de chambre’, une pratique interdite par la loi. Ces toilettes portables sont composées d’un seau, surmonté d’un cadre ou d’un siège en bois troué au milieu.

Lorsque le seau est plein, les utilisateurs payent pour en faire décharger le contenu dans un centre de déchets. À terme, ces défécations sont déversées dans la mer.

En juillet 2008, la Cour suprême du Ghana a interdit l’usage de ces toilettes portables, arguant qu’ils bafouaient la dignité des populations, et a donné l’ordre aux municipalités d’arrêter et de poursuivre les utilisateurs.

La Cour a également ordonné au gouvernement de construire des toilettes publiques dans l’ensemble de la capitale et de subventionner la construction de toilettes privées par les particuliers, des mesures qui n’ont pas encore été appliquées, selon la CONIWAS.

Bilan sanitaire et économique

À environ un kilomètre de la plage de Jamestown, les femmes qui vendent des vivres au marché de Makola, dans le centre-ville d’Accra, sont encerclées par des tas d’ordures. Une puanteur insoutenable envahit l’air à mesure qu’un liquide verdâtre s’écoule des ordures et se déverse sur la route.

Selon l’Environmental Health and Sanitation Directorate (EHSD), un organe gouvernemental, le Ghana ne parvient à gérer que 30 pour cent des déchets journaliers produits par ses habitants. Jusque huit décès par heure sont causés par ces conditions sanitaires, selon les estimations de Courage Quashigah, le ministre de la Santé.

Chaque année, le ministère de la Santé fait état de plus de 400 000 cas de maladies liées à l’assainissement sans hospitalisation, notamment de diarrhée, de typhoïde, de choléra et d’hépatite, qui font environ 65 000 morts.

Cette situation engendre des coûts de plus en plus élevés, a déclaré à IRIN Alias Sory, directeur général des services de santé ghanéens. « Les infrastructures sanitaires du pays sont de plus en plus débordées par les [cas de] maladies liées à l’assainissement. Le coût est insupportable pour le pays ».

La saleté des rues et des plages peut également repousser les touristes, selon Martin Mireku, directeur exécutif par intérim du Comité ghanéen du tourisme.

« Les touristes qui viennent ici ne sont pas habitués à ce genre de choses [la défécation sur les plages], c’est rebutant et cela risque de les repousser ; il est temps d’agir », a-t-il estimé.

Au Ghana, le tourisme représente 25 000 emplois et permet de générer plus d’un milliard de dollars de revenus annuels, soit cinq pour cent du Produit intérieur brut (PIB) annuel, selon M. Mireku.

Interdire la défécation publique

Au gouvernement, certains contestent néanmoins ces statistiques, invoquant une exagération du problème.

« On ne dit pas que nous n’avons pas de problème en matière d’assainissement, mais on s’en sort sans aucun doute mieux que la plupart de nos collègues africains », selon Maxwell Kofi Jumah, secrétaire d’Etat au ministère de la Gouvernance locale, chargé de surveiller les structures d’assainissement.

En dépit de cette évaluation de la situation, le gouvernement commence aujourd’hui à prendre la question plus au sérieux, d’après M. Apoya de la CONIWAS.

Il a rédigé ce qui sera la première politique nationale du pays en matière d’assainissement, un projet qui, selon les prévisions de M. Apoya, devrait être approuvé d’ici à la fin de l’année 2008.

Parallèlement à cette législation, le ministère chargé de l’assainissement national prévoit de prendre des mesures sévères à l’encontre des contrevenants aux lois sur l’assainissement.

De concert avec le ministère de la Justice, des responsables du gouvernement prévoient d’engager des contrôleurs sanitaires pour sanctionner les personnes qui défèquent dans les espaces publics, qui jettent des détritus par terre, ou qui ne veillent pas au respect des conditions sanitaires à leur domicile, en leur donnant des contraventions ou en les arrêtant.

Un message clair sera transmis dans les 138 assemblées des métropoles, des municipalités et des quartiers de l’ensemble du pays, selon M. Apoya : si vous déversez des déchets ici, vous allez payer une amende.

Mais cette mesure ne saurait résoudre le problème, selon John Appiah, enseignant à Accra. « On met la charrue avant les bœufs : il n’y a même pas de poubelles publiques dans la capitale. Ils sont simplement prêts à tout pour prouver qu’ils font quelque chose pour faire face à une situation vraiment désastreuse ; ils cherchent à dissimuler leur échec ».

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