Les agriculteurs frappés par Nargis se tournent vers la pêche

En temps normal, à cette période de l’année, Maung Win, un fermier de 45 ans, devrait être occupé à travailler dans ses rizières. « Cette année, je me lance dans la pêche », a-t-il confié à IRIN dans un village situé à la périphérie de la commune de Mawlamyinegyun, au cœur du delta birman de l’Ayeyarwaddy, touché par le cyclone Nargis.

Depuis le passage dans la région, les 2 et 3 mai, du cyclone Nargis, qui a fait près de 140 000 morts et disparus, et touché 2,4 millions d’autres personnes, l’agriculture s’est avérée quasi impossible.

Mais Maung Win a de bonnes raisons de vouloir passer à une autre activité. En effet, dans le sillage de Nargis, Maung Win ne savait pas combien de riz il récolterait, ni comment il parviendrait à nourrir sa famille.

S’il voulait semer sa rizière, cette année, il serait contraint de s’endetter pour obtenir les outils agricoles et les semences nécessaires, ce qui l’a incité, comme bien d’autres, à se lancer dans la pêche.

Le grenier agricole du pays, gravement touché

Selon l’Evaluation conjointe post-Nargis (PONJA), publiée par le gouvernement birman, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) et les Nations Unies, le 21 juillet, Nargis a causé des dégâts sur 16 200 hectares (ha) de cultures de riz estivales sur pied (soit l’équivalent d’une production de 80 000 tonnes) et détruit les réserves de riz paddy et usiné des agriculteurs, estimées à 251 000 tonnes.

Les dégâts causés au matériel agricole s’élèvent à près de quatre milliards de dollars, et 34 000 ha de plantations d’une valeur de 3,5 milliards de dollars ont été endommagés.


Photo: Lynn Maung/IRIN
Bien que certains agriculteurs comme Maung Win aient décidé de renoncer à l’agriculture, d’autres ont opté pour la pêche simplement pour nourrir leurs familles, du moins à court terme

Le cyclone ayant balayé le pays juste avant les semailles du riz de mousson, il est fort probable que d’autres pertes de récoltes seront déplorées, selon le rapport d’évaluation.

Toujours d’après l’évaluation, les raisons en seraient les suivantes : érosion et dégâts causés aux rizières, faible viabilité des graines de riz, perte d’animaux de trait et d’équipement agricole, incapacité financière des fermiers à se procurer des engrais, et réduction de la main-d’œuvre, due aux efforts de reconstruction des habitations, à l’immigration des travailleurs temporaires et à un grand nombre de décès.

Les pertes de production rizicole représenteraient 40 à 70 pour cent de la production pré-Nargis, selon les estimations, soit 0,8-1,5 million de tonnes, peut-on lire dans l’évaluation.

Face à ces constats, et à leur peu de moyens financiers, de nombreux agriculteurs hésitent aujourd’hui à investir dans une activité qui risque de ne rien leur rapporter; aussi bon nombre d’entre eux se tournent-ils vers la pêche, qui ne demande pas autant de moyens financiers que l’agriculture.

Maung Win a calculé que s’il avait semé du riz, cela lui aurait coûté plus de 700 dollars pour ses 10 ha de rizière, et ce uniquement pour les semences, des frais auxquels se serait ajouté le coût des motoculteurs et de la main-d’œuvre.

La pêche, une alternative moins coûteuse

« Pour aller pêcher, vous avez juste besoin d’un filet. Ca ne coûte pas cher », a-t-il expliqué. « Mais au moins, vous êtes assuré à 100 pour cent de pouvoir ramener du poisson pour le repas de la famille ».

Certains fermiers ont déjà commencé à pêcher près de chez eux, à l’aide de filets qu’ils ont trouvés dans les eaux de crue, et d’autres ont commencé à en acheter dans les marchés locaux.

Le prix des filets de pêche varie selon la taille. La plupart des fermiers choisissent des filets de petite taille, qu’ils peuvent aisément manipuler dans les criques et les étangs des environs. Acheter un filet leur coûte bien moins cher que labourer leurs propres rizières au motoculteur, affirment les fermiers.


Photo: Contributor/IRIN
Selon les experts agricoles, plus les fermiers rencontreront de problèmes de matériel et de semences, plus le pays risquera à l'avenir d’être confronté à une pénurie de riz

Bien que certains agriculteurs comme Maung Win aient décidé de renoncer à l’agriculture, d’autres ont opté pour la pêche simplement pour nourrir leurs familles, du moins à court terme.

Des problèmes avec les pousses de riz

Les fermiers du delta disent rencontrer deux problèmes communs avec leurs pousses de riz.

D’abord, certaines graines de riz ne poussent pas bien, et il est déjà trop tard pour replanter. Ensuite, bon nombre de plants de riz sont dévorés par des escargots, emportés à l’intérieur des terres par les eaux de crues, pendant le passage du cyclone.

Plus de 783 000 ha de rizières (63 pour cent des terres rizicoles des régions touchées) ayant été submergés par l’eau de mer, la plupart des fermiers se trouvent inévitablement confrontés au même problème.

« J’ai vu que mes plants de riz étaient en train d’être détruits », a raconté un agriculteur de 32 ans, de Pyapon, l’une des régions les plus gravement touchées. « J’ai pris un grand risque [en cultivant] ».

Ko Naing, qui a acheté tout son matériel agricole et ses graines de riz à crédit auprès du gouvernement, abonde dans ce sens, ajoutant que la plupart des fermiers de la région connaissaient le même sort.

« Pas bon signe »

Comme bien d’autres, il risque lui aussi de renoncer complètement à l’agriculture, pour aller pêcher dans les criques qui se trouvent près de chez lui, une évolution préoccupante dans une région où l’agriculture était le moteur de l’économie locale.

Avant Nargis, 50 à 60 pour cent des familles du delta étaient investies dans le secteur agricole, selon la PONJA.

Selon les experts agricoles, plus les fermiers rencontreront de problèmes de matériel et de semences, plus le pays risquera d’être confronté à une pénurie de riz, à l’avenir.

Les experts ont appelé la communauté internationale à intervenir davantage pour aider les agriculteurs.

« Ce n’est pas bon signe, quand on voit les fermiers pêcher au lieu de travailler dans les champs », a estimé un expert agricole de la région, qui a préféré conserver l’anonymat. « Leurs besoins essentiels devraient être couverts, afin qu’ils puissent se concentrer sur leurs [cultures] ».

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