L’esclavage, toujours d’actualité dans le nord

Si bon nombre de personnes pensent que l’esclavage n’existe plus au Mali, cette pratique est pourtant toujours observée dans le nord du pays, selon l’association malienne de défense des droits humains Temedt.

« Le gouvernement pense que l’esclavage a été aboli avec l’indépendance : à l’époque, un grand nombre de gens, qui vivaient comme des esclaves sous le régime colonial, avaient été libérés », a déclaré Mohammed Ag Akeratane, le président de Temedt. « Mais je dirais que plusieurs milliers de personnes sont encore tenues en esclavage ou vivent dans des conditions proches de l’esclavage dans le Mali d’aujourd’hui ».

Selon Temedt (« solidarité », en Tamasheq, la langue des Touaregs), l’esclavage est encore pratiqué dans le nord, dans la région de Gao, à 1 200 kilomètres au nord de Bamako, la capitale, et aux alentours de Menaka, une ville située à 1 500 kilomètres au nord de Bamako.

La plupart des cas d’esclavage concernent des Touaregs d’origine berbère et des Bellas, un peuple indigène qui vit dans cette région, bien que les communautés peules et songhaï soient connues pour avoir elles aussi pratiqué l’esclavage dans le passé, selon Temedt.

Iddar Ag Ogazide, un Bella, a raconté qu’il avait été tenu en esclavage pendant 35 ans par les Ag Baye, une famille touareg pour laquelle il travaillait sans percevoir de salaire ni recevoir d’éducation, à Ansongo, à 80 kilomètres au sud de Gao.

Les Ag Baye avaient acheté son arrière-grand-mère et hérité des membres de sa famille, une génération après l’autre. Finalement, en mars 2008, Iddar, qui ne pouvait plus supporter cette situation, a imaginé un plan d’évasion, qu’il a exécuté avec succès ; aujourd’hui, il vit à Gao.

« La vie était dure, là-bas. Tout ce que je faisais, je le faisais contre mon gré. Je faisais toute la cuisine, je pilais [le millet], j’allais chercher l’eau, le bois et je balayais la maison. Je ne recevais jamais d’argent ; on ne me donnait même pas d’habits », a confié à IRIN Takwalet, la femme d’Iddar, qui s’est échappée avec lui.

Des définitions obscures

Mais les débats sur l’esclavage sont complexes au Mali, où bon nombre de personnes affirment que cette pratique n’a plus cours. Selon plusieurs habitants de Gao, certaines personnes restent en effet avec leurs « maîtres » pour des raisons avant tout économiques.

Aujourd’hui, les Bellas sont largement intégrés à la culture touareg : ils ont des traditions culturelles semblables et parlent la même langue (le Tamasheq), et un grand nombre d’entre eux sont connus sous le nom de Tamasheqs noirs.

Les maîtres touaregs et le peuple bella vivent dans un système de castes complexe depuis de nombreuses décennies et d’aucuns disent que cette relation de pouvoir n’a guère changé : les biens et le bétail des populations du nord restent, en bonne partie, aux mains des Touaregs.

À Menaka et Ansongo, deux villes isolées, la vie est dure et les opportunités d’emploi et autres possibilités économiques sont rares.

« Les conditions sont difficiles dans le nord, mais les Bellas sont libres de quitter leurs maîtres s’ils le souhaitent », selon une source anonyme du département de l’Administration territoriale, un organe du gouvernement malien. « Il n’y a pas d’obligation, pas d’esclavage officiel ».

Cela signifierait donc que certains Bellas ne se sentent pas capables de voler de leurs propres ailes et de renoncer à la protection de leur riche maître, qui les nourrit mais ne les rémunère pas : « si des gens déclaraient ouvertement qu’ils étaient esclaves, bien sûr, l’Etat ferait quelque chose », a affirmé la source.

Mais pour Anti-Slavery International, une association londonienne de défense des droits humains qui soutient les efforts de Temedt, la situation est plus claire que cela.


Photo: Celeste Hicks/IRIN
Aux alentours de Gao

« Comme ses parents avant lui, Iddar est né esclave, un statut qui lui a été attribué à la naissance, et [il] a grandi sous le contrôle absolu d’un maître qui le faisait travailler sans rémunération », a indiqué Romana Cacchioli, responsable de programmes Afrique à Anti-Slavery International. « D’après moi, l’histoire d’Iddar est un cas d’esclavage manifeste ».

Un cadre juridique flou

On ne sait pas précisément ce que pourrait faire l’Etat dans des cas comme celui d’Iddar, le Mali n’ayant pas officiellement adopté de loi contre l’esclavage.

Bien que la Constitution malienne stipule que les hommes sont tous égaux, et même si le pays a signé les principales conventions internationales contre l’esclavage, dont la Déclaration universelle des droits de l’Homme, officiellement la pratique n’a jamais été interdite par la loi au Mali ; il est donc difficile de chercher à obtenir réparation auprès des tribunaux dans des cas comme celui d’Iddar Ag Ogazide.

Temedt a néanmoins demandé à un avocat de travailler avec Iddar et une autre esclave évadée de Gao. « Nous voudrions voir s’ils peuvent engager des procédures devant les tribunaux pour obtenir des indemnités », a expliqué M. Akeratane de Temedt.

Temedt envisage également la possibilité d’engager des poursuites pour enlèvement d’enfant, au nom du fils d’Iddar.

« Il est difficile de monter un dossier pour Iddar ; cela montre bien qu’il est nécessaire d’adopter une loi contre l’esclavage au Mali », a estimé Romana Cacchioli d’Anti-Slavery International.

Interrogé en avril par le journal malien La Nouvelle République, M. Akeratane a toutefois déclaré qu’à l’heure actuelle, un grand nombre d’affaires en instance n’allaient nulle part, une situation qui crée un précédent peu prometteur pour les futurs anciens esclaves qui souhaiteront faire appel à la justice.

Évolution des attitudes

L’un des principaux objectifs de Temedt est d’instiller aux anciens esclaves une certaine fierté de leur identité ethnique et culturelle, ce qui les aidera à revendiquer l’égalité de droits, espère M. Akeratane.

L’organisation dirige des séances de sensibilisation aux droits humains pour les groupes vulnérables à l’esclavage, afin de leur expliquer qu’ils ne sont pas tenus d’accepter la tradition.

L’organisation bénéficie d’un soutien croissant. Lancée il y a à peine plus de deux ans, elle compte aujourd’hui 18 000 membres dans huit régions du pays. Elle a également commencé à travailler avec différents organismes de lutte contre l’esclavage au-delà des frontières nigérienne et mauritanienne.

D’après M. Akeratane, la question délicate de l’esclavage, qui continue d’être pratiqué, est ainsi abordée de front pour la première fois dans le pays. Le président de Temedt a bon espoir que les attitudes évolueront et que l’esclavage sera un jour éradiqué au Mali.

Gamer Dicko, journaliste à Bamako, issu d’une famille tamasheq noire, abonde dans ce sens.

« Aujourd’hui, les choses changent, mais très lentement », a-t-il indiqué. « Certains Tamasheqs noirs disent OK, nos pères étaient esclaves, mais pas nous. Ils sont fiers de leur habit et de parler leur propre langue ».

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