Les groupes d’autodéfense comblent le vide sécuritaire

Des miliciens armés de couteaux, de matraques, de machettes et de pierres, et désignés sous le nom de « Garçons des casernes Arakan », se sont fait connaître à Accra, la capitale, non pas pour être une menace à la paix, mais même pour en être les défenseurs, aux yeux de nombreux habitants.

« Je suis content qu’ils soient là », a expliqué Daniel Awah, 68 ans, un habitant d’Accra. « Ils insufflent la crainte de Dieu à tous les criminels de la région ».

Depuis que le groupe a commencé à patrouiller dans la région, il y a cinq ans, une baisse considérable des activités criminelles a été observée.

Les Arakan ne sont que l’une des nombreuses milices créées localement, qui opèrent dans la capitale. Ces groupes informels sont essentiellement composés de jeunes gens sans emploi, âgés de 20 à 35 ans, qui ciblent les voleurs et les criminels présumés.

Il n’existe aucune statistique sur le nombre de groupes de ce type, mais selon un rapport publié en 2007, et financé par les ministères ghanéens de l’Intérieur et de la Sécurité nationale, plus de mille cas de justice privée ont été recensés dans l’ensemble du pays, l’année dernière seulement.

« Ce secteur est une zone interdite aux voleurs et aux cambrioleurs », a dit Emmanuel « Jafa » Ashong, chef des Arakan, qui patrouillent essentiellement dans la zone d’Adabraka, dans le centre-ville d’Accra. « On les frappe, on les tue avec tout ce qu’on peut trouver, on les brûle […] on ne les emmène pas à la police : on ne fait confiance ni à la police, ni à la justice ».

Un phénomène nouveau

Selon les analystes, les groupes d’autodéfense sont nés d’une méfiance des populations envers les forces de police et le système de justice pénale.

« Lorsque l’Etat semble absent et lorsqu’il est considéré comme incapable de protéger les populations, un vide se crée, et c’est ce vide qui est comblé par ces groupes d’autodéfense », selon Emmanuel Bombandey, directeur exécutif du Réseau ouest-africain pour l’édification de la paix (WANEP).

Si ces groupes ont une bonne image dans les régions où la criminalité diminue, leurs tactiques de « justice instantanée » terrorisent des innocents.

Le passage à tabac mortel, l’année dernière, de l’administrateur de l’hôpital public de Bono Ahafo, au Ghana, par un groupe de jeunes gens qui l’avaient pris pour un tueur en série, est un des exemples les plus connus de justice des masses ayant mal tourné.

Kwesi Ofori, commissaire adjoint et directeur des relations publiques au siège de la police, a reconnu que les forces de police pâtissaient d’un manque de crédibilité.

« Nous avons des difficultés, mais nous y travaillons », a-t-il admis, invoquant le manque de personnel comme l’une des principales contraintes.

Mais selon M. Ofori, la restructuration des forces de police n’est que la moitié du travail. Le système judiciaire doit également être rationalisé.

« Cela nous [la police] donne une mauvaise image, lorsque nous arrêtons des individus et les préparons à passer devant les tribunaux, et qu’il faut attendre une éternité pour obtenir une condamnation », a-t-il expliqué.

Il n’existe pas de statistiques exactes, mais selon le système judiciaire ghanéen, plusieurs milliers d’affaires attendent d’être jugées devant les tribunaux des quatre coins du pays. Certaines de ces affaires sont en instance depuis pas moins de cinq ans.

Des réformes

Dernièrement, le gouvernement ghanéen a signé avec la Commission européenne un accord de financement de 12,5 millions de dollars qui lui permettra d’investir dans la police ; selon M. Ofori, les services de police vont se lancer dans une campagne de recrutement massif, pour augmenter le nombre d’agents en patrouille.

Le système judiciaire ghanéen a également mis en place d’ambitieuses réformes judiciaires, relatives, notamment, à l’automatisation des tribunaux, à la construction de cours de justice supplémentaires, à la nomination d’un plus grand nombre de juges et au fonctionnement obligatoire des tribunaux les week-ends, pour accélérer le rythme de la justice.

Selon M. Bombandey du WANEP, ces réformes doivent néanmoins être appliquées rapidement et s’avérer efficaces si l’on veut juguler le phénomène des milices privées.

« Au début, les groupes d’autodéfense ont des objectifs altruistes, mais ils finissent souvent par devenir eux-mêmes les dangereux auteurs de crimes violents », a-t-il averti.

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