L’argent, la seule chose qu’il manque pour sauver les lacs

Ahmed Touré passe la plupart de ses journées accroupi au bord de la seule route asphaltée qui traverse la région de Tombouctou, dans le nord du Mali, son visage et ses yeux protégés du sable et de la poussière par un chèche touareg et des lunettes noires. Il attend qu’on lui donne du travail, ou bien simplement qu’on le dépose ailleurs. Pour du travail, l’attente est souvent longue.

« Il y a très peu d’offres, ces temps-ci », a-t-il expliqué. Trouver quelqu’un qui le dépose est plus facile : nombreux sont ceux qui partent pour les terres plus fertiles du sud du Mali, ou même plus loin, en Côte d'Ivoire, au Bénin ou ailleurs.

Jusque dans les années 1980, cette région reculée de l’extrême nord du Mali, au Sahel, à la lisière sud du désert du Sahara, était le grenier du pays. Quatre lacs interconnectés, dont le lac Faguibine était le plus grand, offraient aux populations des réserves de poisson et plus de 60 000 hectares de terres fertiles pour cultiver et abreuver leur bétail.

Mais le lac a commencé à s’assécher et la prospérité de la région s’est évaporée avec l’eau ; aujourd’hui, le lac Faguibine est complètement asséché.

Dans les années 1980, certaines organisations humanitaires ont commencé à distribuer des vivres et à travailler avec les éleveurs, mais la plupart du temps, les populations disent se débrouiller avec ce qu’elles arrivent à fourrager, à faire pousser dans des jardins maraîchers, ou à s’acheter.

« Le passé était une période d’abondance, en poissons, en forêts et en animaux », se souvient Mohamed Ali Ag Abdoulaye, un aîné du village de Bintagoungou, près de l’ancien lac Faguibine. « Aujourd’hui, tout a disparu ».

Des solutions simples ?

La solution au problème est simple à comprendre, mais apparemment difficile à mettre en œuvre. Lorsque le réseau de lacs fonctionnait, il était alimenté par le fleuve Niger via deux canaux, l’un de 104 kilomètres de long, l’autre de 57 kilomètres.

Ces cours d’eau mesuraient initialement plusieurs mètres de large ; aujourd’hui, engorgés de sable et de décombres, ils ont rétréci pour ne plus mesurer que quelques centimètres de large à certains endroits.

Selon Kalfa Sanogo, un représentant du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) au Mali, c’est l’obstruction de ces canaux, conjuguée aux deux sécheresses graves de 1973-74 et 1984-85 –toutes deux ont fortement appauvri les lacs- qui est à l’origine du problème.

La solution consisterait à déblayer et à creuser de nouveau les canaux dans la chaleur étouffante du désert, mais il serait extrêmement difficile de mener à bien de tels travaux dans cette région reculée, située à plus de 1 000 kilomètres au nord de Bamako, la capitale du Mali, où les routes, les sources d’énergie et les relations avec le monde extérieur sont rares.

« Les obstacles physiques qui empêchent la réalisation de ce travail sont colossaux », à en croire M. Sanogo.

Mais la récompense serait colossale, elle aussi, puisque ce projet permettrait de faire jaillir l’eau de nouveau dans la région. « Au moins 350 000 personnes bénéficieraient de ce projet. Dans un pays qui compte 12 millions d’habitants, ce n’est pas rien ».

Mener à bien les travaux

En 2006, le gouvernement a créé l’Autorité du lac Faguibine pour réhabiliter les lacs. Selon son directeur, le colonel Ascofaré, elle dispose, en termes d’équipement, de deux ou trois excavateurs mécaniques et camions-bennes rouillés, et d’une réserve limitée de carburant pour les faire fonctionner.

Pour le reste du travail, il faut compter sur une main-d’œuvre de plusieurs centaines d’hommes de la région, qui déblayent chaque section à la main. En deux ans de travail, le colonel Ascofaré n’a réussi qu’à rouvrir une petite portion de ces cours d’eau.

Autour d’un des quatre lacs qui ont commencé à se remplir de nouveau grâce à ces travaux, la touche de millet vert, et les semailles et récoltes régulières des villageois sont la preuve du potentiel de ce projet.

Les habitants de la région disent récolter trois fois par an, et de ce fait, les prix des denrées alimentaires ont diminué de moitié dans la zone qui entoure le lac, cette dernière année.

Halte au sable

L’ennemi du colonel Ascofaré, c’est le mur de sable qui surplombe le système lacustre le long de sa lisière nord. Le Sahara avance progressivement vers le sud, ensablant tout sur son passage, y compris les canaux du lac Faguibine.

« Il faut que nous trouvions un moyen de repousser le sable ; si nous n’avions pas de sable ici, nous n’aurions aucun problème. Chaque année, les travailleurs que je mobilise doivent recommencer à creuser la même section du canal », a-t-il dit.

Le colonel Ascofaré a besoin de fonds, de pas moins de 30,8 millions de dollars, peut-être, selon ses estimations, pour acheter des machines et de l’équipement, ainsi que des semences pour planter jusque 300 000 arbres par an et empêcher ainsi l’ensablement.

« Cela pourrait permettre de créer beaucoup d’emplois, ici, si nous avions les fonds, et les travaux pourraient vraiment commencer », a-t-il affirmé. « Ce projet à lui seul pourrait permettre de nourrir et de stabiliser l’ensemble de la région, en permettant à tous de profiter [de ses] richesses naturelles. Personne n’aurait besoin d’aide alimentaire, de semences, d’aide au développement ; nous serions autonomes de nouveau, grâce à nos propres cultures ».

Si on ne sauve pas le lac Faguibine, en revanche, « nous allons tout bonnement régresser », a-t-il prévenu.

Un gouvernement à la limite de ses moyens

Selon M. Sanogo, du PNUD, les moyens du gouvernement malien sont déjà sursollicités, à mesure que celui-ci tente de pourvoir aux besoins urgents de ses administrés en matière de santé, d’alimentation et d’eau, dans l’un des plus grands pays d’Afrique, mais aussi l’un des plus pauvres.

« La réalisation de ce projet dépend des bailleurs de fonds », a-t-il observé.

Pour Jan Egeland, le conseiller spécial des Nations Unies sur les conflits, qui s’est rendu au lac Faguibine au cours d’une mission d’une semaine destinée à sensibiliser la communauté internationale aux conséquences du changement climatique dans la région du Sahel, le projet du lac Faguibine, tout comme d’autres de ce type, devrait être une priorité.

« [Nous devons nous] demander s’il convient réellement de laisser des projets vitaux comme celui-ci, qui sont directement liés au changement climatique, manquer de financement », avait écrit M. Egeland dans son journal, le jour de sa visite au lac Faguibine.

M. Egeland a transmis à IRIN les pages du journal qu’il a rédigé au cours de sa mission au Sahel. « Ce serait vraiment un échec moral si les projets qui existent déjà dans le domaine de l’aide aux populations touchées par le changement climatique n’étaient pas financés par les pays industrialisés qui sont responsables de ce phénomène ».

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