Le gouvernement se prépare à combattre la « malédiction pétrolière »

La découverte, au Ghana, de gisements de quelque trois milliards de barils de pétrole va permettre au pays d’intégrer le cercle des grands producteurs de pétrole d’Afrique lorsque la production démarrera en 2010, ont indiqué récemment deux compagnies d’exploration.

D’après les Nations Unies, environ 18,2 pour cent des 22 millions d’habitants que compte le Ghana sont considérés comme « extrêmement pauvres » puisqu’ils vivent avec moins d’un dollar par jour et ont difficilement accès aux services sociaux essentiels que sont la santé, l’eau et l’éducation.

La découverte des gisements de pétrole offre de nombreuses potentialités pour transformer l’économie et la vie des communautés les plus pauvres du pays.

Mais pour les autorités ghanéennes, la découverte du pétrole pourrait représenter « le plus grand défi managérial » auquel ce pays ouest-africain ait jamais été confronté pendant ses 51 années d’indépendance.

« À l’heure actuelle, il faut reconnaître que nous n’avons pas le savoir-faire nécessaire pour gérer cette énorme ressource, mais nous pouvons nous estimer heureux car nous bénéficions de l’expérience d’autres pays », a indiqué Francis Ackah, directeur technique à la Ghana National Petroleum Company (GNPC), l’agence chargée du contrôle des ressources pétrolières du pays.

Dans un discours prononcé au forum des industries extractives, en mars 2008, le président ghanéen, John Kufuor, a prévenu qu’au « lieu d’être une bénédiction, le pétrole a parfois été une malédiction pour bon nombre de pays qui ont découvert ce précieux produit ».

D’importantes sommes d’argent déjà injectées

La première découverte importante, qui laissait déjà entrevoir les richesses du littoral ghanéen, a été annoncée en juin 2007. Une deuxième découverte importante a été confirmée en février 2008. Ces deux découvertes de gisements de pétrole ont été réalisées à 65 kilomètres au large de la ville côtière d’Effasu.

Le gouvernement envisage une production journalière de 100 000 barils au début de l’exploitation, en 2010, et la production devrait atteindre les 200 000 barils/jour au bout de cinq ans, propulsant le Ghana au septième rang des producteurs de pétrole d’Afrique.

Selon les estimations de la GNPC, la production pourrait rapporter au pays près de trois millions de dollars américains par jour, soit environ 1,6 milliard de dollars par an. Actuellement, le produit intérieur brut (PIB) du Ghana est de 31,23 milliards de dollars et le revenu par habitant est de 1 400 dollars.

Avec la découverte de ces gisements, les compagnies ont déjà commencé à injecter d’importantes sommes d’argent dans le pays. Le 1er avril, la société américano-canadienne Tullow Oil, une des compagnies d’exploration, a déclaré avoir versé 2,3 millions de dollars de taxes fiscales au gouvernement.

Transparence

Farouk el Kasim, consultant norvégien en gestion des ressources pétrolières, se trouve actuellement au Ghana dans le cadre d’un programme de renforcement des capacités. Selon lui, le plus grand défi qui attend le gouvernement ghanéen est de garantir dès le début une transparence dans la gestion des revenus pétroliers et d’éviter la corruption.

Pour ce faire, le pays doit d’abord revoir son cadre juridique, en particulier la loi de 1984 relative à l’exploration et à la production pétrolière, a estimé M. el Kasim.

Des accusations fusent déjà à propos du manque de transparence

« Nous devons être très vigilants sur les contrats que nous signons avec les compagnies pétrolières », a expliqué Vitus Azim, secrétaire exécutif de la branche locale de Transparency International.

Selon lui, le processus actuel de négociation des contrats avec les compagnies pétrolières « laisse à désirer » et si, dès le début, la société civile et les communautés locales ne sont pas autorisées à avoir un droit de regard sur les contrats, cela « pourrait être catastrophique ».

Le Ghana figure régulièrement dans la moyenne de l’indice de perception de la corruption de Transparency International. En 2007, le pays était classé 69e sur la liste des 180 pays recensés dans le monde.

Kojo Kwarteng, porte-parole du gouvernement, a cherché à dissiper ces inquiétudes. A l’heure actuelle, a-t-il expliqué, le gouvernement se soucie plus de savoir comment vérifier de manière indépendante les bénéfices réalisés par les compagnies pétrolières afin de s’assurer qu’il n’est pas lésé.

Selon les dispositions actuelles, les compagnies d’exploration et de production pétrolières verseront au gouvernement des royalties de cinq pour cent, ainsi que des intérêts, et des impôts à hauteur de 35 pour cent.

« Ce qu’il nous faut, ce sont des directives claires et soutenues par un cadre juridique pour être sûrs que nous ne serons pas lésés », a expliqué M. Kwarteng à IRIN.

Le « modèle norvégien »

Selon Francis Ackah de la GNPC, le gouvernement envisage à long terme d’adopter le « modèle norvégien » d’allocation des ressources, un plan de gestion des revenus pétroliers mis en place par la Norvège, troisième exportateur mondial de pétrole.

En 1990, la Norvège a créé le Fonds pétrolier de l’Etat (Petroleum Fund of Norway). Géré par la Banque centrale, ce fonds convertit les revenus du pétrole en actions et obligations. Il recrute ensuite des gestionnaires externes pour investir ces avoirs. Les gains sont finalement affectés à la réalisation d’œuvres sociales, telles que la construction de routes, d’écoles, de logements et de centres de santé, ou redistribués sous forme de prêts à des petites entreprises.

Selon Steve Manteaw de l’ISODEC, une organisation non-gouvernementale (ONG) ghanéenne, le Ghana n’est « pas assez développé » pour adopter ce modèle et ne peut pas se permettre de placer de l’argent dans un fonds alors qu’il a tant de besoins immédiats à satisfaire.

« Nous devons concevoir un “modèle ghanéen” qui tiendra compte de nos spécificités, tout en intégrant les meilleures pratiques en vigueur dans le monde », a-t-il souligné.

Quant à la branche locale de Transparency International, elle pense que le « modèle norvégien » est le mieux adapté au Ghana « en raison de ses principes fondamentaux de transparence et d’indépendance dans la gestion des revenus pétroliers », a indiqué M. Azim, représentant de l’organisation.

Les communautés


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Alors que les représentants de la société civile et du gouvernement tergiversent sur la supervision des opérations au plus haut sommet de l’Etat, les responsables des communautés ont clairement fait savoir qu’ils ne resteraient pas les bras croisés.

« Nous n’allons pas rester sans rien faire et laisser cette manne nous échapper ; nous sommes prêts à nous battre pour ce qui nous revient de droit », a prévenu Asagyefo Ogyeahohoo, chef traditionnel d’une des communautés dont le littoral accueillera bientôt les activités liées à l’exploration pétrolière.

« La bataille ne fait que commencer », a-t-il promis.

Le gouvernement ghanéen a déjà interdit aux habitants de ces communautés de pêcher dans les zones où des opérations d’exploration de pétrole sont en cours, une décision qui, de l’avis de certains représentants communautaires, menace leurs moyens de subsistance.

« Ouvrir le dialogue avec les communautés pour convenir d’une formule de partage de la manne pétrolière est un droit qu’on ne peut pas nier aux communautés », a affirmé M. Manteaw de l’ISODEC.

Tirant les enseignements de l’expérience du Nigeria, il a expliqué à IRIN que l’exclusion des communautés locales du processus de décision créerait un « climat de méfiance qui pourrait déboucher sur le type de conflit qu’on observe dans la région du Delta du Niger ».

Certaines associations de la société civile ont même sollicité l’intervention de la Commission nationale des droits humains pour assurer que les promesses faites par le gouvernement aux communautés seront tenues.

M. Manteaw a par ailleurs souligné que, selon l’Initiative de transparence des industries extractives, « après une centaine d’années d’exploitation de l’or dans ce pays, [cette activité] a eu très peu de retombées dans ces communautés ».

Pour lui, les engagements du gouvernement de partager équitablement les revenus de l’or avec les communautés locales n’ont été que vaines promesses. Cette situation est, pour une bonne part, due à la corruption, estime-t-il.

Selon M. Kwarteng, le porte-parole du gouvernement, les critiques devraient néanmoins faire preuve d’ouverture d’esprit.

« Nous avons pris l’engagement d’agir différemment cette fois-ci ; nous avons tiré les enseignements du passé et espérons que les actions que nous menons jusqu’à présent attestent de notre détermination à faire en sorte que cette énorme ressource puisse bénéficier aux populations », a-t-il indiqué.

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