La réconciliation reste un défi majeur

Brigitte Mukandoli était encore une jeune écolière lorsque des miliciens, qui contrôlaient un barrage routier dressé à proximité de son village de Bishenyi, près de Kigali, la capitale rwandaise, l’ont enlevée.

Conduite dans un village voisin, elle a été violée par 10 hommes. Un des chefs de la milice lui avait demandé de choisir entre devenir une femme ou être tuée.

Elle est devenue une femme. Plus tard, elle a appris que tous les membres de sa famille avaient été tués. C’était en 1994.

Aujourd’hui âgée de 32 ans, Mme Mukandoli a du mal à accepter qu’il soit possible d’accorder le pardon à ses tortionnaires.

« Il n’y a pas de réconciliation avant le pardon », a-t-elle expliqué à IRIN. « Si la sécurité des rescapés du génocide peut être assurée – et c’est une condition importante – alors nous pourrons envisager une éventuelle réconciliation avec les assassins ».

Mme Mukandoli fait partie de ces milliers de femmes rwandaises qui ont subi des sévices pendant les 100 jours de génocide au cours desquels des miliciens hutus, armés de fusils et de machettes, ont massacré des Tutsis et des Hutus modérés.

D’après certains experts rwandais, plus d’un million de personnes ont été tuées entre avril et juillet 1994. Et des centaines de milliers de femmes et de jeunes filles ont subi différentes formes de violences sexuelles.

Selon AVEGA-AGAHOZO, une organisation non-gouvernementale (ONG) d’aide aux veuves du génocide, 80 pour cent de ses 25 000 membres ont été victimes d’agressions sexuelles pendant le génocide.

Les tribunaux traditionnels

Pour trouver une solution à long terme, les autorités rwandaises ont mis en place des « gacacas », des tribunaux traditionnels, pour juger une partie des auteurs de crimes commis pendant le génocide et décongestionner les prisons.

« L’instauration d’une justice de réconciliation est une étape importante dans l’éradication de la culture de l’impunité [et] dans le processus de réconciliation », a affirmé Domitille Mukantaganzwa, secrétaire exécutif de l’autorité nationale responsable des tribunaux gacacas.

Selon l’autorité, ces tribunaux ont été instaurés parce que le « système judiciaire classique ne répondait pas aux attentes » - sur les 12 000 présumés coupables, seuls 6 000 avaient été jugés cinq ans après le génocide.

Les 12 103 tribunaux gacacas, présidés par environ 250 000 « juges », élus par la population locale, étaient donc un moyen d’accélérer la justice.

Mme Mukandoli et d’autres rescapés, sceptiques, pensent toutefois que le processus de réconciliation ne leur garantit pas une protection adéquate. Un avis que partage Théodore Simburudali, président d’une organisation baptisée Ibuka (« souviens-toi » en kinyarwanda), qui chapeaute les associations de rescapés du génocide.

Selon lui, les autorités hésitent à arrêter et à poursuivre toutes les personnes accusées d’avoir assassiné des rescapés du génocide. Et même les individus inculpés sont relâchés pour des raisons peu convaincantes, a-t-il poursuivi.

« Il est impensable de parler de réconciliation lorsque les criminels sont relâchés tout simplement parce qu’ils se sont repentis publiquement », a-t-il affirmé.

Pour Samson Gwakwavu, un génocidaire de 40 ans libéré par un tribunal gacaca, le système offre au contraire une vraie justice de réconciliation.

« Il était difficile d’imaginer qu’il pourrait y avoir une grâce présidentielle pour de tels actes », a-t-il expliqué, en effectuant les travaux d’intérêt général auxquels il a été condamné après avoir accepté de témoigner devant une juridiction gacaca.

Des avis mitigés

Pour certains analystes, malgré les jugements, la vraie réconciliation n’a pas encore eu lieu. Selon Anne N Kubai, une chercheuse installée en Suède, certains Rwandais considèrent les procès des tribunaux gacacas comme une « justice des vainqueurs » qui ne s’est pas encore attaquée aux causes profondes du conflit.

« Comme le disent bon nombre de Rwandais, le pardon est un effort que l’on fait pour rendre la vie supportable, surtout depuis que les victimes et les ex-prisonniers doivent vivre à nouveau ensemble, en voisins », a-t-elle souligné dans un article paru en mai 2007.

« Au sujet de leur vie avec les ex-génocidaires au sein des mêmes communautés, certains rescapés ont affirmé que bien qu’ayant pardonné et accepté la réconciliation, ils avaient du mal à se regarder dans les yeux ».

Un avis que partage Mme Mukandoli. « L’existence des rescapés est encore perçue comme un danger pour les assassins », a-t-elle confié à IRIN.

Quant aux autorités rwandaises, elles considèrent que les tribunaux gacacas ont bien travaillé. En effet, selon l’autorité nationale responsable de ces tribunaux, le processus de réconciliation a concerné 85 pour cent de la population et a permis d’atténuer le sentiment de méfiance des Rwandais.

D’ici le mois décembre, pas moins de 761 446 personnes auront comparu devant ces tribunaux – un moyen bien plus rapide de traiter les dossiers en retard et de permettre à la population de vivre à nouveau dans la paix et l’harmonie.

« Nous pensons que punir les auteurs de crimes, rendre hommage aux victimes et réhabiliter les rescapés sont les piliers du processus de reconstruction post-génocide et la base pour éviter un nouveau génocide », a déclaré Kamali Karegesa, envoyé du Rwanda en Ouganda, durant la semaine de deuil national qui a pris fin le 14 avril.

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