Une réaction bien timorée, face à un marché de la prostitution infantile en plein essor

En début de soirée, alors que de longues files de jeunes filles accompagnées de leurs clients avaient déjà envahi les couloirs du Soldier Bar, un bordel d’un quartier commercial animé d’Accra, la capitale, des agents de police puissamment armés ont fait irruption dans l’établissement et ont arrêté les 160 filles qui s’y trouvaient.

L’objectif de cette descente de police, qui a eu lieu en février, était d’arrêter les 60 mineures de moins de 16 ans qui, selon Matthew Abanga, gérant du bordel, avaient été recrutées pour satisfaire la clientèle adolescente.

Cliquez sur ce lien pour lire le profil de Bernice, une travailleuse du sexe de 13 ans vivant à Accra.

« Au début, nous avons renvoyé les [jeunes garçons] et leur avons interdit de venir ici, mais nous nous sommes rendu compte après que nous pouvions gagner plus d’argent si nous étions en mesure de satisfaire leurs demandes en leur proposant des travailleuses du sexe plus jeunes, qui avaient le même âge. C’est ainsi que nous avons commencé à recruter des mineures », a-t-il expliqué.

Avec les quelque 20 000 enfants qui traînent dans les rues d’Accra, bon nombre d’entre eux étant déjà engagés dans le monde du travail, M. Abanga et les propriétaires du bordel n’ont eu aucune difficulté à recruter des travailleuses du sexe mineures.

« Nous savions que c’était illégal, mais c’était très rentable », a expliqué M. Abanga à IRIN.

Un terreau fertile

Pour le docteur Obiri Yeboah, un sociologue à l’institut polytechnique d’Accra qui a mené une étude sur le commerce du sexe au Ghana, l’urbanisation est la principale cause de l’amplification du phénomène de la prostitution, car les mécanismes traditionnels d’entraide familiale sur lesquels les Ghanéens pouvaient compter ont disparu, laissant les enfants sans aucune famille pour les protéger.

« La structure sociale dans son ensemble, associée à la pauvreté absolue, constitue un terreau fertile qui permet à de tels bordels de prospérer », a-t-il indiqué. M. Yeboah a pris pour exemple les quelque 25 000 enfants qui, selon la Commission nationale ghanéenne de lutte contre le sida, seraient atteints du VIH/SIDA, pour souligner les conséquences les plus dramatiques de ce phénomène sur les enfants.

« Contrairement aux adultes, et parce que ce sont encore des enfants, elles n’ont pas vraiment leur mot à dire lorsqu’il s’agit de décider si elles doivent avoir des relations sexuelles protégées ou non. Les clients adultes leur imposent leurs conditions. Sans protection, elles contractent le VIH/SIDA et meurent souvent dans l’anonymat », a déploré M. Yeboah.

Exploitation

Le ministère ghanéen de la Condition féminine et de l’enfance a lancé des programmes visant à « sauver, réhabiliter et réinsérer » les travailleuses du sexe mineures en les prenant en charge dans des centres spécialisés. En outre, les forces de police ghanéennes ont récemment déclaré la « guerre à la prostitution infantile ».

Daniel Dugan, Secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Condition féminine et de l’enfance, a toutefois reconnu que ce programme présentait un certain nombre de lacunes. Selon lui, le manque de logements pour héberger toutes les filles et la pénurie de personnel font qu’il est difficile de les surveiller et de les empêcher de se livrer à nouveau au commerce du sexe.

Par exemple, sur les 60 mineures arrêtées au Soldier Bar, seules 20 suivent encore le programme. Et s’il est vrai que le gérant de ce bordel est encore en détention, son propriétaire est libre.

Selon M. Dugan, une commission a été mise sur pied, avec la participation du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), pour financer les programmes de lutte contre la prostitution infantile.

Le ministère compte utiliser une partie des fonds pour financer une enquête nationale destinée à déterminer l’ampleur du phénomène, a indiqué M. Dugan.

« D’après les informations que nous avons reçues, les bordels se développent dans le pays et gagnent de l’argent en exploitant des mineures », a-t-il expliqué. « Nous voulons cerner la nature, l’ampleur et la dynamique de ce phénomène afin de mieux le combattre ».

Alternatives

Le gouvernement envisage aussi de faire intervenir les organisations non-gouvernementales (ONG) en proposant des formations professionnelles aux jeunes travailleuses du sexe afin de leur offrir des alternatives au commerce du sexe.

« La solution commence par un renforcement du pouvoir économique et une vaste campagne d’éducation pour rendre les familles plus conscientes de leurs responsabilités vis-à-vis de ces enfants », a souligné M. Yeboah, qui critique également les autorités « pour n’avoir pas tout mis en œuvre » pour combattre le commerce du sexe et « pour n’avoir pas pu apprécier l’ampleur et les effets de cette exploitation sur les enfants ».

Pour Bright Appiah, directeur exécutif de l’ONG Children's Rights International, au Ghana, la société civile a beaucoup à offrir.

« Certaines ONG sont mieux outillées que le service des Affaires sociales du gouvernement et elles peuvent offrir à ces filles de meilleurs programmes de réhabilitation et de protection », a-t-il affirmé.

em/nr/aj/ads/nh