L’enfance s’achève dans le lit conjugal

Derrière le visage d’enfant de Hadjo Garbo, 15 ans, se cache une histoire tragique comme bien des adultes quatre fois plus âgés qu’elle n’en ont jamais vécue ; une histoire qui a changé le cours de sa vie.

Il y a deux ans, cette fillette menue, qui aime tripoter ses cheveux minutieusement tressés et rêvait autrefois de devenir femme au foyer, a été mariée à un des hommes mûrs de son village de la région de Dosso, dans le sud-ouest du Niger. Elle avait à peine 13 ans.

Le mariage a été consommé, et à 14 ans, la fillette était enceinte de son premier enfant. Mais avant même de fêter son 15e anniversaire, Hadjo avait perdu le bébé, et son époux en prime.

Il s’est avéré que le corps d’Hadjo n’était pas prêt-à-porter une grossesse : au terme de trois jours d’efforts insoutenables, le fœtus à naître, mort-né, a été extrait chirurgicalement.

La fillette souffre aujourd’hui de ce que les gynécologues appellent une fistule obstétricale, souvenir d’un travail cauchemardesque ; il s’agit d’une déchirure des tissus qui survient lorsque la circulation du sang vers les tissus du vagin et de la vessie et/ou du rectum est bloquée au cours d’un travail avec obstruction prolongée. Cette affection touche principalement les fillettes victimes de mariages précoces.

À la suite de cela, Hadjo a été repoussée par son mari et sa belle-famille, et contrainte de se soustraire aux regards curieux et aux ricanements de ses anciennes amies de classe.

Pas de la pédophilie

Dans de nombreux pays occidentaux et musulmans, ce qui est arrivé à Hadjo serait qualifié de pédophilie et l’agresseur serait appréhendé et mis en prison.

Au Niger, en revanche, ce mot ne s’applique qu’aux hommes qui ont des rapports sexuels avec des fillettes hors mariage, selon Idrissa Djibrilla, qui dirige les bureaux nigériens de Défense des enfants International (DEI), une organisation non-gouvernmentale (ONG).

« Ici, on ne parle de pédophilie que lorsqu’il s’agit de rapports sexuels hors mariage », a expliqué M. Djibrilla.

« Si l’on envisage la question d’un point de vue biologique, physiologique, il est clair qu’à neuf, 10, 11 ou 12 ans, une fillette n’est tout simplement pas prête à avoir des rapports sexuels et à porter un enfant. La réalité est telle, mais il est difficile de le faire comprendre à nos communautés ».

Les conséquences peuvent être durables et s’étendre au-delà de la santé physique, selon les défenseurs des droits humains et les psychologues qui ont travaillé auprès de jeunes épouses.


Photo: Nicholas Reader/IRIN
Etre mariée au Niger signifie mener une vie de dur labeur

Les rapports sexuels forcés, la privation de liberté et la violence domestique sont « fréquents » dans les cas de mariages précoces, dont les conséquences à long terme sont mal comprises, selon une étude confidentielle, réalisée par une ONG et portée à la connaissance d’IRIN.

À terme, les fillettes risquent d’être abandonnées lorsque leurs époux polygames se choisissent une autre jeune fiancée. Au Niger, les femmes n’ont que peu ou pas de droits à la suite d’un divorce.

Un problème courant

Le cas de Hadjo n’est pas isolé au Niger. Ce problème existe dans toutes les régions du pays, selon M. Djibrilla. Au moins un tiers des fillettes sont mariées avant l’âge de 15 ans, et 75 pour cent avant 18 ans, d’après le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA).

En réalité, disent les activistes, les fillettes nigériennes sont même fréquemment mariées à l’âge de 13 ans, et certaines ont à peine neuf ou 10 ans le jour de leur mariage. Elles seront forcées d’avoir des rapports sexuels avant même leurs premières menstruations.

Les négociations engagées sur l’élaboration d’un Code de la personne et de la famille – une législation nationale qui aurait défini la relation légale entre maris et femmes, et enfants et parents, et aurait fixé un âge minimum légal pour le mariage et les rapports sexuels – ont échoué en 2006.

Selon Alice Kang, chercheuse à l’université du Wisconsin, qui a étudié le processus, le Code de la famille a été « diabolisé et abandonné » après que les principales associations islamistes s’y furent opposées.

« [Au Niger], les ONG de [défense des droits de] la femme rivalisent parfois entre elles ; elles ne s’entendent donc pas toujours […] l’influence des dignitaires religieux sur la politique est généralement indirecte […] et le Code de la famille était une question extrêmement contestée, au point de devenir taboue dans certains cercles », a-t-elle écrit dans un rapport, après avoir mené des recherches au Niger, en 2006.

Réticence

Selon Diadié Boureima, représentant adjoint de l’UNFPA au Niger, le gouvernement est « un peu réticent » à s’attaquer à la question des mariages précoces « en raison de la réaction religieuse » ; pour M. Boureima, si l’on veut que les choses changent, « les marabouts (dignitaires religieux) devront être acteurs du changement ».

« S’il y avait une loi contre la pédophilie, elle serait appliquée, ici »

« S’il y avait une loi contre la pédophilie, elle serait appliquée, ici », a ajouté M. Boureima. « Mais l’Islam a préféré légaliser [cette pratique] en déclarant que le prophète avait eu une épouse âgée de neuf ans, bien que ce mariage-là n’ait pas été consommé ». L’UNFPA souhaite que l’âge du mariage soit modifié, et fixé à 18 ans.
 
Selon l’agence, cela permettrait aux fillettes d’aller à l’école plus longtemps, de laisser à leurs corps le temps de se développer, et d’atteindre l’âge adulte. Cela permettrait également de freiner la croissance démographique galopante du Niger en réduisant la période de procréation des filles.

Mais garder les filles à l’école a également d’autres avantages, à en croire le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF). Au cours d’une étude menée en 2001, l’agence a découvert que les femmes ayant suivi un cursus scolaire de sept ans ou plus se mariaient en moyenne quatre ans plus tard et avaient 2,2 enfants de moins que les femmes n’ayant pas reçu d’éducation.

Au Niger, seules 15 pour cent des femmes adultes sont lettrées, et moins d’un tiers des fillettes s’inscrivent à l’école primaire.

Un compromis nécessaire avec les dignitaires religieux

Les mariages précoces reposent sur des motifs économiques, a observé M. Boureima. « Cela peut être l’occasion de trouver un meilleur foyer pour la fillette ou de célébrer le mariage avec une belle fête et un bon repas », a-t-il expliqué.

Selon le rapport de Mme Kang, de l’université du Wisconsin, les hommes ne seront pas les seuls à devoir être convaincus de la nécessité d’un changement.

« J’ai été […] surprise d’apprendre que certaines femmes s’étaient opposées au Code de la famille et qu’elles avaient manifesté publiquement pour y faire obstacle, et les experts juridiques avec qui je me suis entretenue ont insisté pour que j’étudie ce phénomène », a-t-elle noté.

M. Djibrilla de DEI – comme tous les responsables avec lesquels IRIN s’est entretenus – a néanmoins souligné que, pour mettre fin à cette pratique, il importait avant tout de parvenir à un compromis avec les responsables religieux. « Nous avons recommandé que les dignitaires religieux puissent célébrer des mariages entre adultes et enfants, mais que les mariés ne consomment pas le mariage avant que l’enfant ait atteint la puberté », a-t-il indiqué.

« Le vrai problème, c’est qu’au niveau national, le gouvernement a peur de prendre certaines mesures », a-t-il poursuivi.

L’histoire de Hadjo

Au moins, l’histoire de Hadjo se termine par un dénouement assez heureux. Après avoir subi deux opérations pour traiter sa fistule et passé 12 mois dans un centre de convalescence de Niamey, la fillette est enfin prête à rentrer chez elle.

Le mari de Hadjo l’a abandonnée. Son père, un paysan, insiste à dire qu’elle ne serait pas retournée auprès de lui, quand bien même il serait toujours là.

« Plus de mari », a-t-il déclaré, catégorique. « J’étais ignorant, mais aujourd’hui je sais que nous avons commis une grave erreur ».

Malgré tout, Hadjo ne pourra pas avoir d’autre enfant, une affection grave dans un pays où la fécondité de la femme est prisée. Aujourd’hui, Hadjo est peu susceptible de pouvoir se remarier et n’a pas achevé son parcours scolaire ; son avenir pourrait donc s’avérer tout aussi difficile que son passé.

Cet article est le deuxième d’une série en trois volets sur la mortalité maternelle et les mariages d’enfants au Niger.

NIGER: Pourquoi tant de femmes meurent-elles ?

nr/cb/nh/ads