L’avortement sans risque, une pratique quasi inexistante malgré la loi de 1985

Le Ghana dispose d’une des lois les plus libérales d’Afrique en matière d’avortement, pourtant, en raison d’une stigmatisation persistante, des craintes liées à cette procédure et d’une méconnaissance de la loi, il n’existe presque aucun service abortif abordable et sans risque dans le pays, et les avortements à risque sont une des principales causes de décès, selon plusieurs observateurs.

Tandis que certains activistes militent en faveur d’une suppression totale des restrictions, selon les experts de la santé, il faudrait avant tout veiller à s’assurer que le secteur de la santé fournit effectivement ce que la loi actuelle prévoit.

Conformément à une loi promulguée en 1985, l’avortement est autorisé dans les cas de viol ou d’inceste, d’abus sur personnes handicapées mentales, d’atteinte du foetus et pour sauver la vie ou préserver la santé mentale ou physique de la femme enceinte. Mais le stigmate lié à l’avortement et l’ignorance de la loi sont tels que même les femmes qui sont dans leur bon droit craignent de demander l’avortement, et de nombreux centres de santé ne prennent pas en charge cette procédure, selon les experts.

« Parce qu’ils ont peur d’enfreindre la loi, de nombreux centres de santé n’osent pas proposer l’avortement », a expliqué Faustina Finn Nyame, des bureaux ghanéens de l’organisation Marie Stopes International. « En conséquence, les femmes qui cherchent à se faire avorter n’ont pas accès à des soins abortifs de qualité. Soit elles le font elles-mêmes par des moyens rudimentaires, soit elles ont recours à la médecine traditionnelle ».

Enceinte de trois mois, Nana Ama Asantoa, 19 ans, a utilisé une méthode courante : dernièrement, elle a bu une mixture préparée à base de lessive en poudre et de bris de verre, et s’est introduit un bâton dans l’utérus pour mettre un terme à sa grossesse.
Si Mlle Asantao a survécu après avoir été opérée d’urgence, de nombreuses femmes y laissent la vie. Au Ghana, le taux de mortalité maternelle s’élève à environ 540 pour 100 000, et on estime que 22 à 30 pour cent de ces décès sont imputables aux avortements à risque, selon les experts de la santé.

D’après un rapport publié cette année par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), depuis 2003, près de 12 000 femmes meurent chaque année en Afrique de l’Ouest des suites d’avortements à risque. « Dans les pays en voie de développement, une femme meurt toutes les huit minutes des suites de complications liées à un avortement à risque », selon l’OMS.

Le Service de santé du Ghana travaille à multiplier les services abortifs dans les hôpitaux publics, a indiqué à IRIN Gloria Quansah Asare, directrice du service national de planification familiale. Certains centres privés proposent l’avortement sans risque, mais le coût de la procédure la rend inabordable pour de nombreuses femmes. Mais qu’elles en aient les moyens ou non, de nombreuses femmes craignent de se présenter dans des centres de santé pour demander un avortement, même si la loi les y autorise.

Ignorance de la loi

D’après Mme Asare, aujourd’hui encore, de nombreuses femmes ne connaissent pas la loi sur l’avortement, bien qu’elle ait été promulguée il y a plus de vingt ans. « Cela alimente l’idée reçue selon laquelle l’avortement serait totalement illégal ».

Au Ghana, l’avortement reste tabou. « Les perceptions sociales, les croyances religieuses, les valeurs morales et le stigmate liés à la pratique de l’avortement font qu’un grand [nombre] de femmes ont recours à des méthodes d’avortement à risque ou “à la sauvette” », pouvait-on lire dans un article récent du journal ghanéen The Statesman.


Photo: IRIN
Le ministère ghanéen de la Santé s'emploie à instaurer des services de soins abortifs dans les hôpitaux et dispensaires publics

En 2006, le ministère de la Santé a communiqué aux professionnels de la médecine un ensemble de lignes directrices concernant les soins abortifs complets, dans le cadre de mesures prises en vue d’informer les communautés. Toutefois, pour les activistes, la mise en application est longue, en partie à cause de l’attitude de la population envers l’avortement.

D’après l’Ipas, une organisation internationale qui plaide en faveur d’une amélioration des services de santé reproductive, les avortements à risque continuent de mettre en péril la vie des femmes en dépit de la loi ghanéenne, relativement progressiste.

« Les attitudes et le manque de connaissance en matière d’avortement risquent de compromettre la dispensation des soins abortifs », peut-on lire dans un rapport sur le Ghana, publié par l’Ipas. Selon une enquête menée en 2007 par l’Ipas et le ministère de la Santé, seul un travailleur de la santé sur cinq connaît tous les cas dans lesquels la loi autorise l’avortement. « Pour expliquer pourquoi elles hésitaient à proposer des soins abortifs complets, près de la moitié des personnes interrogées ont invoqué des considérations religieuses et leur incertitude quant à la légalité de l’avortement », a indiqué l’Ipas.

Libéraliser la loi

Conformément à la loi actuelle, Mlle Asantoa – abandonnée par son compagnon et craignant la réaction de ses parents – serait passible d’une peine de cinq ans de prison pour avoir mis un terme à sa grossesse.

De nombreux activistes souhaitent que l’avortement soit légalisé au Ghana, quelles que soient les circonstances. Toutefois, ils reconnaissent qu’un tel changement n’aura pas lieu de sitôt.

« Ce sera très long, mais à terme les femmes comme [Mlle Asantoa] devraient avoir le droit de se présenter dans un centre de santé et de consulter un médecin pour envisager les options qui s’offrent à elles en matière d’avortement », a déclaré Mme Nyame, de Marie Stopes International. « Nous voulons que la loi soit révisée de sorte qu’il devienne tout à fait légal de faire son choix sur les conseils d’un professionnel. Pour [que les femmes] puissent prendre une décision qui leur appartienne, mais qui soit aussi sans risque ».

Patrick Frimpong, le médecin qui a opéré Mlle Asantoa, s’est dit préoccupé par le nombre de cas de ce type recensés à La General Hospital d’Accra, la capitale. Partisan de la légalisation de l’avortement, il affirme qu’elle permettrait d’améliorer la santé des femmes sans forcément augmenter le nombre d’avortements.

« Légalisons-le », a-t-il dit à IRIN. « Après tout, notre loi dans sa forme actuelle autorise les avortements et en reconnaît le besoin, alors pourquoi ne pas aller jusqu’au bout, en supprimant l’aspect criminel [...] ? Cela nous permettra au moins de dissuader [les femmes] de recourir à l’avortement si, bien sûr, il n’est pas absolument nécessaire. C’est leur droit ; elles méritent d’être en mesure de choisir si elles souhaitent ou non poursuivre leur grossesse ».

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