Une réponse trop lente face à une séroprévalence très élevée en milieu carcéral

Tant que l’homosexualité sera illégale, le problème du VIH dans les prisons kenyanes – où le taux de séroprévalence est pratiquement le double que celui de la moyenne nationale - restera irrésolu, et les efforts de prévention resteront vains car ils n’atteindront pas leur cible, ont indiqué des spécialistes.

« Nous savons que l’homosexualité existe dans nos prisons, mais nous sommes incapables d’agir parce qu’au regard de nos lois, la sodomie est toujours considérée un acte illégal », a dit à IRIN/PlusNews Mary Chepkong’a, responsable de l’Unité de contrôle du service VIH/Sida dans les prisons kenyanes. « A cause de nos lois, nous ne pouvons pas fournir des préservatifs aux détenus pour leur permettre d’avoir des rapports protégés ».

Selon la loi kenyane, les relations sexuelles entre hommes sont considérées comme un délit passible d’une peine d’emprisonnement de cinq à 14 ans, même si une peine aussi lourde est rarement prononcée ; la législation actuelle exclut aussi des programmes gouvernementaux sur le VIH/Sida tous les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (MSM).

Selon Mme Chepkong’a, les relations sexuelles impliquant deux hommes peuvent avoir diverses explications ; elles ont lieu entre détenus consentants, qui étaient déjà des homosexuels, à l’occasion de rapports forcés, ou encore entre détenus qui ont recours à cette pratique parce que leurs « désirs sexuels primaires » ne sont pas assouvis.

« Quand un détenu est agressé en prison, plutôt que de lui prodiguer les soins dont il a besoin, il est le plus souvent déféré devant la Cour et se voit infliger une peine plus lourde », a-t-elle dit. « Nous ne nous attaquons pas aux réels problèmes ».

Les services pénitentiaires, qui ont rassemblé pendant deux années des données portant sur 13 des 90 prisons du pays, ont révélé un taux de séroprévalence de prés de dix pour cent parmi la population carcérale.

« Il ne fait aucun doute, le taux élevé de prévalence du VIH et de la tuberculose (TB) dans les institutions pénitentiaires kenyanes est élevé », a indiqué à IRIN/PlusNews le docteur Zebedee Mwandi, coordinateur du programme du Centre américain de contrôle et de prévention (US Centers for Disease Countrol and Prevention, en anglais), un programme qui se concentre sur les gardiens de prisons.

« Le taux de transmission extrêmement élevé peut être attribué à l’homosexualité, la sodomie, à une augmentation de l’usage de drogues injectables et à une surpopulation carcérale ».

Dans son rapport 2007, l’Oscar Foundation Free Legal Aid Clinic Kenya (OFFLACK), qui favorise l’alphabétisation et fournit une assistance juridique aux plus pauvres, note que les prisonniers « étaient privés de leur droit fondamental à avoir des relations sexuelles avec leur épouse », ce qui, « ajouté au fait que les détenus vieux, moins vieux et jeunes dorment dans les mêmes dortoirs », favorisait la transmission des nouvelles infections.

La loi kenyane interdit les relations sexuelles à l’intérieur de la prison, ce qui rend les visites conjugales interdites. « Les détenus ont recours à la sodomie ou au lesbianisme, ce qui augmente les risques de propagation du VIH ; et comme aucun détenu ne veut admettre publiquement qu’il a recours à ce genre de pratique, il est difficile de leur conseiller de porter des préservatifs car ce serait une fois de plus considérer cette pratique comme normale », a indiqué l’OFFLACK.

Il semble, cependant, que le gouvernement prend peu à peu conscience de la nécessité de mettre en place des programmes de prévention pour les MSM. « Les consommateurs de drogue par injection, les MSM, ainsi que les prisonniers sont une population épidémiologique très importante au Kenya », a dit le Conseil national kenyan de lutte contre le sida (NACC).

Dans un rapport du NACC publié en avril et présenté lors d’un congrès national sur la prévention contre le sida qui s’est tenu à Nairobi, la capitale kenyane, le Conseil a reconnu que « la politique actuelle et les programmes mis en place ne ciblaient pas ces populations dans le cas de la prévention et du traitement du VIH/Sida ».

Changer de cap

Selon le rapport, la lenteur de la réponse au problème du taux élevé de la séroprévalence en milieu carcéral serait imputable à une législation impuissante et anachronique, mais aussi à aux inhibitions religieuse et culturelle sur ce sujet ; le rapport a aussi noté un changement d’attitude et l’émergence d’une réelle volonté d’apporter une solution à ce problème.

« L’élaboration de vrais programmes de prévention du VIH pour les prisons suppose la reconnaissance et la compréhension tant de la nature que de la prévalence « de la sexualité en prison », du rapport entre le sexe et le pouvoir en milieu carcéral, de la nature et de la prévalence des consommateurs de drogue par injection, ainsi que de l’utilisation d’objets tranchants », pouvait-on lire dans le rapport.

D’autres signes laissent également entrevoir un changement dans les mentalités, comme par exemple la tenue d’un grand débat entre les différents intervenants et dans les médias sur la possibilité de disposer dans les prisons de salles spéciales pour les visites conjugales.

Bien qu’ayant publié le 13 août des statistiques sur la situation de la pandémie du VIH au Kenya, le professeur Alloys Orago, directeur du NACC, a indiqué qu’en dépit du fait que la sodomie restait un acte illégal, le NACC était conscient de la nécessité d’intensifier les programmes de prévention en faveur des MSM.

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