Interview du Dr Jean Vivien Mombouli, conseiller technique au ministère de la santé et de la population

Fortement menacée par la propagation du virus de la grippe aviaire à cause de sa dépendance alimentaire, la République du Congo vient de faire analyser dans des laboratoires sud africains, des échantillons de prélèvements réalisés sur les oiseaux trouvés morts sur son territoire. Les résultats de ces prélèvements se sont révélés négatifs.

Mais, le conseiller technique au ministère de la Santé et de la population, et directeur de la recherche et de la production au Laboratoire national de santé publique (LNSP), le Dr Jean Vivien Mombouli, a révélé dans une interview exclusive à IRIN, que les techniques de prélèvements au Congo ne sont pas de bonne qualité. Il a affirmé en substance que le Congo n'était toujours pas à l'abri d'une contamination par le virus de la grippe aviaire. Voici quelques extraits de cette interview :


QUESTION: Les échantillons de prélèvements effectués ces dernières semaines sur les oiseaux retrouvés morts sur le sol congolais se sont révélés négatifs. Est-ce pour dire que la menace qui pesait sur le Congo n'était pas de grande échelle ? Depuis lors, est-ce que la garde a baissé ?

REPONSE: La garde ne peut pas baisser parce que la menace demeure permanente au contraire. Même si les résultats se sont avérés négatifs pour l'instant, cela ne signifie pas que le Congo n'est pas touché ou ne sera pas touché dans un proche avenir.

Certes ces résultats sont négatifs, mais il nous faut encore obligatoirement améliorer nos techniques de prélèvements pour permettre à nos collègues qui sont à l'étranger de pouvoir obtenir des résultats plus probants.

Un prélèvement doit normalement arriver au laboratoire d'analyse dans un état de fraîcheur. Les difficultés liées au transport et à l'acheminement des échantillons montrent l'urgence de doter notre propre laboratoire national des moyens devant lui permettre d'être capable d'identifier rapidement sur le terrain à quel type de virus nous avons affaire.

Le cas échéant nous devons pouvoir identifier si c'est un H5N1 ou un sous type H5N1, même si par la suite nous devons l'envoyer à l'étranger. Il faudrait donc une participation plus active du Laboratoire national dans la formation des techniciens de différents ministères qui effectuent les prélèvements.

Q: Au niveau de ce Laboratoire national, existe-t-il une stratégie appropriée pour surveiller et contenir les virus, notamment celui de la grippe aviaire ?

R: Le Laboratoire national en tant que tel ne peut pas seul contenir un virus. Il n'en a pas le mandat. Il y a plusieurs branches au niveau du gouvernement qui sont impliqués dans cette surveillance du virus de la grippe aviaire.

Il y a un comité interministériel qui travaille sur cette « crise ». Il comprend les ministères de la Santé, de l'Agriculture et de l'élevage, de l'Economie forestière, de l'Environnement et du Commerce. Sur le plan administratif, le ministère de l'Administration du territoire et de la décentralisation est également concerné.
Le comité interministériel est placé sous l'autorité du Premier Ministre. Néanmoins, en tant que structure technique, au niveau du Laboratoire national, nous n'avons pas pour le moment des moyens techniques de surveillance et de dépistage des virus.

Ces moyens techniques sont généralement de deux ordres : le premier ordre porte sur les techniques de dépistage rapide et le deuxième ordre est celui de l'identification.

Il y a des stratégies hautement fiables qui impliquent la mise en culture des échantillons pour permettre au virus de se développer afin d'être caractérisé ensuite.

Ces stratégies sont applicables dans les laboratoires de haute sécurité. Je dois malheureusement convenir que le Congo n'a pas atteint le stade de développement technologique nécessaire pour construire et maintenir un laboratoire de haut niveau. Alors que, la surveillance est notre tâche primordiale. La surveillance de la grippe aviaire est une tâche internationale aujourd'hui. Car, il se transmet par voie aérienne ; c'est-à-dire, si quelqu'un est atteint, le fait qu'il respire ou tousse en présence d'autres humains, il est capable de les infecter.

Pour l'instant le virus H5N1 n'a pas la capacité de transmission inter humaine. On est en train de surveiller son évolution pour être capable d'identifier le moment où il deviendra capable de se transmettre d'homme à homme.

C'est à partir de là qu'on dira que le virus a pris un caractère pandémique c'est-à-dire qu'il est capable de contaminer à très court terme le monde entier. Au niveau du Congo en particulier, et de la sous-région d'Afrique centrale en général, nous devons nous outiller pour participer à cet effort planétaire pour pouvoir surveiller l'apparition de ce virus à caractère pandémique. Et, pour qu'un virus obtienne ce caractère pandémique il y a deux voies : la mutation intrinsèque et le re-mixage.

En effet, une personne qui est infectée à la fois par un virus de la grippe normale et un virus H5N1 pourrait donner à ce dernier les caractéristiques pour devenir transmissible d'homme à homme.

Là ce serait le point de départ humain uniquement d'une pandémie. D'autres animaux peuvent également servir pour le re-mixage du virus. On craint notamment les porcins qui ont la faculté d'avoir des virus facilement transmissibles à l'homme. Les porcs pourraient servir d'incubateur.
En définitive, la tâche de surveillance est primordiale.

Q: Ne pensez-vous pas que le fait que l'attention soit beaucoup plus focalisée aujourd'hui sur la grippe aviaire puisse reléguer au second rang la surveillance du virus d'Ebola qui, ces dernières années, a tué plusieurs dizaines de Congolais ?

R: Oui ! La tentation est là pour se mettre au diapason du monde, et on aura tendance à négliger Ebola qui, sur le plan d'échelle démographique affecte pour l'instant une forte population humaine.

Toutefois, la dangerosité de ces deux virus fait que ce sont les mêmes stratégies de surveillance qui doivent être mises en oeuvre. Nous sommes en train de surveiller la population animale en ce qui concerne Ebola. Or, aujourd'hui l'influenza aviaire représente à la fois une préoccupation pour l'économie et la santé humaine.

Lorsque nos collègues vont sur le terrain pour faire des prélèvements, ils sont obligés de porter des tenues de protection individuelle identique que celles qu'on utilise pour Ebola.

En clair, lorsque les spécialistes vont faire les prélèvements sur les cas suspects d'oiseaux au Congo, ils utilisent les mêmes tenues que nous avons achetées pour la surveillance d'Ebola.

Q: Vous avez fait état d'un comité interministériel. Dispose-t-il de moyens financiers et matériels suffisants pour accomplir la tâche qui lui est confiée, notamment celle de surveiller au jour le jour le virus de la grippe aviaire ?

R: Personnellement je ne fais pas encore partie de ce comité. Mais, le gouvernement a vraisemblablement mis à sa disposition un fonds très important pour tous les aspects de lutte contre les virus influenza.

Ce qu'il faudrait au niveau technique, c'est renforcer les bâtiments en terme de biosécurité pour que les techniciens puissent travailler dans les conditions sécurisantes, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour l'ensemble de la communauté, parce qu’un laboratoire se construit toujours dans une ville.


Q: Malgré les mesures prises, le virus a déjà pénétré la sous-région par le Cameroun (un pays frontalier du Congo). Pensez-vous que les autres pays d'Afrique centrale disposent de moyens conséquents pour surveiller cette épidémie ?

R: Non ! Malheureusement l'Afrique centrale rencontre des difficultés et ne dispose pas de système de surveillance international des virus de la grippe. Il y a plusieurs virus de la grippe ; mais aujourd'hui l'attention mondiale est focalisée sur le virus hautement pathogénique H5N1 qui est un virus de type A. Il faudrait que l'Afrique centrale ait un système de surveillance intégré des virus de la grippe.

Q: Quel est votre message à l'endroit des éleveurs et des agriculteurs congolais qui voient leurs richesses être menacées ?

R: Bien entendu ! Il faut garder le courage et la tête froide. Le virus de la grippe aviaire et les virus influenza sont des virus qui existent chez l'humain depuis de millions d'années. Ils sont mutants. C'est un problème constant et permanent.

Nous devons encourager les pouvoirs publics à soutenir les techniciens du Laboratoire national et d'autres structures scientifiques du pays pour se donner de moyens afin de se mettre à étudier ces virus.

Outre la grippe aviaire, il y a aussi chez nous le virus VIH qui a des caractéristiques spéciales. C'est un virus qui est très hétérogène au niveau du Bassin du Congo. Nous en avons pratiquement toutes les souches au Congo. C'est donc une préoccupation.

Il y a aussi le virus Ebola et bien d'autres virus émergents. On parle éventuellement du virus qu'on appelle le monkey pox qui donne des maladies similaires à la variole que l'OMS a eu du mal à éradiquer dans les années 1980.

Mais, cette affaire de l'influenza met en lumière les faiblesses du Laboratoire national, du système national de surveillance de la maladie, du réseau technique scientifique national et même sous régional.

C'est maintenant l'occasion de faire son autocritique et de voir par où on doit commencer à renforcer les capacités techniques du Laboratoire national en ressources humaines et en plateau technique.