Les Libériens assurent eux-mêmes leur sécurité pour pallier les défaillances de la police

Chaque soir, la machette dans une main et un bâton clouté dans l’autre, Gibson Karchold et ses voisins vont en patrouille pour essayer de protéger leurs maisons situées dans un quartier dévasté de Monrovia, la capitale libérienne.

« Les criminels entrent dans ta maison pendant que tu dors. Ils prennent ton générateur, te jettent de ton lit et s’emparent de ton matelas », a expliqué l’homme de 31 ans qui travaille dans un chantier durant le jour et rejoint un groupe d’autodéfense la nuit tombée.

Le groupe peut compter sur le soutien des habitants du quartier, qui leur fournissent eau et nourriture pour qu’ils mènent à bien leur patrouille, qui s’achève juste avant l’aube.

« C’est véritablement le travail de la police », a confié le Libérien de petite taille. « Mais tu peux être tué avant que la police n’arrive. Ils sont loin de l’action ».

Après plus de deux ans de paix au Liberia, les habitants craignent moins le spectre de la guerre que celui des crimes.

« Beaucoup de personnes sont habituées à la violence et n’ont rien pour occuper leur esprit… et le pays est inondé d’armes légères », a déclaré Peter Zaizay, un porte-parole de la Police nationale libérienne. « Les vols à main armée ont augmenté ».

Pour pallier ces défaillances, des groupes d’autodéfense se sont multipliés dans la capitale, ce qui inquiète les Nations unies, qui ont déployé quelque 15 000 troupes et 1 000 policiers chargés d’aider au maintien de la paix au Liberia.

« La constitution de groupes d’autodéfense par certains Libériens constitue une évolution troublante », a déclaré Kofi Annan, le Secrétaire général des Nations unies, dans son dernier rapport sur ce pays ouest africain.

Cependant, quelques employés des Nations unies sur le terrain pensent que les patrouilles contribuent à réduire la criminalité.

« Des voyous tirent parti du fait que tout le monde reste enfermé chez soi. Maintenant les groupes d’autodéfense sont dehors. Ils connaissent leur communauté. Ce n’est pas une solution au problème mais ils aident », a déclaré l’un , qui a préféré garder l’anonymat.

Travailler au clair de lune

Une correspondante d’IRIN qui s’est joint à une patrouille de police dans la nuit de samedi, a aperçu plusieurs groupes d’autodéfense qui surveillaient leurs quartiers dans cette ville dépourvue d’électricité et donc de lampadaires, uniquement éclairés par la pleine lune ou des torches.

« Une fois, un voleur armé a tué une personne dans le quartier et en a blessé trois autres. C’est devenu tellement grave que nous avons décidé de monter la garde pour nous protéger les uns les autres », a expliqué Francis Jallah, un opérateur téléphonique devenu membre d’un groupe d’autodéfense dans le quartier appelé « GSA ».

Quelques kilomètres plus loin, dans le quartier de Jacob’s Town, un autre groupe a arrêté un individu qu’ils suspectaient de vol. Ils l’ont gardé plus d’une demi heure, le temps pour la police d’atteindre ce quartier éloigné en empruntant des kilomètres de pistes inondées par des pluies diluviennes.

Les forces de police ont ensuite amené cet homme au poste. Chose rare, il n’avait pas été trop amoché.

Le corps de Magic D, qui était connu pour ses nombreux vols à main armée, a lui en revanche reposé dans une décharge publique du quartier de Fiamah pendant plusieurs jours, après que les résidents fatigués de ses infractions répétées l’aient battu à mort.

« Magic s’est battu aux cotés de l’ancien président Charles Taylor pendant la guerre », a déclaré Moses Maldinho, jeune homme de 19 ans, qui a partagé les mêmes bancs d’école que lui. « Après la guerre, il s’est mis à voler à cause de la pauvreté. Il voulait vivre la belle vie, mais ne voulait pas attendre ».

Pour certains, l’apparition des groupes d’autodéfense illustre le manque de confiance vis-à-vis des forces de l’ordre, vestige de la guerre civile où nombre de policiers corrompus ont commis des abus des droits de l’homme.

« Il y a un manque de confiance dans le système de justice. C’est ça le véritable problème », a reconnu Zaizay, le porte-parole de la police. « C’est pour cela que nous avons une stratégie de police communautaire, pour sensibiliser les gens et partager l’information ».

L’accord de paix qui a mis fin à la guerre civile au Liberia en août 2003 a instauré une restructuration de la police, comprenant la démobilisation des anciennes forces et la formation de nouvelles recrues par les Nations unies.

Encore du chemin à parcourir

Deux ans plus tard, seuls 1 600 agents de police formés sont dans les rues de Monrovia, soit un peu moins que la moitié des effectifs préconisés par les Nations unies.

« Des progrès considérables ont été faits mais il reste encore du chemin à faire », a déclaré Alan Doss, le chef de la mission des Nations unies au Libéria (UNMIL). « Entre trois et quatre millions de dollars américains sont encore nécessaires ».

Des défenseurs des droits de l’homme ont également critiqué la formation de la nouvelle force de police.

« Les problèmes rencontrés dans la sélection et l’exclusion des forces de police de ceux qui ont perpétré des abus des droits de l’homme ainsi que le manque de fonds pour reconstruire les infrastructures judiciaires décimées ont miné les tentatives de rétablir un état de droit », a observé Human Rights Watch, un groupe basé à New York, dans un rapport récemment publié.

La police libérienne a également admis qu’elle avait été confrontée à des difficultés.

Au début du mois, six officiers, dont un inspecteur adjoint, ont été suspendus pour avoir utilisé du gaz lacrymogène contre leurs supérieurs pour protester contre le montant de leur salaire, au retour d’une formation spéciale anti-émeutes qui avait eu lieu au Nigeria.

Et l’équipement est toujours insuffisant.

« Les armes à feu et les couteaux des voleurs à main armée font parfois peur à la police qui n’a que des bâtons et des menottes », a expliqué Zaizay.

Depuis le mois dernier, les policiers locaux patrouillent en compagnie de casques bleus armés. Selon les officiers, cela leur donne une nouvelle autorité pour contenir la marée montante des crimes.

Mais il y a pénurie de véhicules de police. Il n’y en a que deux en dehors de Montserrado, le comté dans lequel se situe la capitale, et ils sont dans le Maryland, où réside le président par intérim.

La semaine dernière, la police a attrapé un Libérien qui avait volé un téléphone portable et lui a demandé de payer 30 dollars – le salaire mensuel moyen d’un officier de police- pour couvrir le prix de l’essence utilisée par la voiture de patrouille qui l’avait retrouvé.

Service d’urgence?

Les camions de police sont recouverts d’autocollants exhortant la population à appeler le 911 mais les résidents se plaignent que la ligne est toujours occupée.

Un cadre supérieur de la police a récemment essayé de convaincre des journalistes que la police disposait de six lignes téléphoniques fonctionnelles.

Il a appelé le numéro d’urgence et a été connecté immédiatement, mais lorsqu’une autre personne a essayé, le service était occupé.

Cela n’a pas surpris Fiamah, une mère de six enfants résidant à Mama Gray. Elle a éclaté de rire lorsqu’on lui a demandé si elle avait été cambriolée.

« Bien sûr », a-t-elle répondu en secouant la tête. Les voleurs se sont emparés des rares ustensiles de cuisine et des bidons d’eau dont elle disposait.

Mama Gray, comme beaucoup de Libériens, espère que le gouvernement qui se mettra bientôt en place créera des emplois et fournira ainsi une alternative au crime pour des milliers d’anciens combattants.

Son voisin, Kehinah, partage ses espoirs.

« Le taux de pauvreté est tellement élevé dans ce pays et les gens n’ont pas d’emploi », a-t-il confié à IRIN. « Nous voulons que cela change. Nous avons besoin que cela change ».

Pour lui, la politique et le crime sont inextricablement liés. Il n’a pas pu voter lors des élections présidentielles et législatives de la semaine dernière, les premières depuis la fin de la guerre civile.

« On a volé mon portefeuille la semaine dernière et ma carte d’électeur s’y trouvait », a-t-il expliqué, d’un air résigné.