Une élection présidentielle paisible, malgré un début de campagne difficile

Trois leaders politiques importants se présenteront dimanche aux élections présidentielles qui marqueront le retour à l’ordre constitutionnel et à la stabilité en Guinée Bissau, après une guerre civile meurtrière et six années de troubles politiques.

De l’avis de certains diplomates et observateurs politiques locaux, la course à la magistrature suprême devrait voir s’opposer trois candidats : les deux anciens présidents Joao Bernardo "Nino" Vieira et Kumba Yala, et Malam Bacai Sanha, le candidat du parti au pouvoir, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée Bissau et le Cap-Vert (PAIGC).

Le président par intérim, Henrique Rosa, qui a permis de restaurer la démocratie dans ce petit pays d’Afrique de l’ouest après le coup d’Etat de septembre 2003, n’est pas candidat à l’élection. La campagne s’est déroulée dans un climat pacifique.

Le 24 mai, à l’aube, Yala, avec la complicité de quelques militaires qui lui sont restés fidèles, avait occupé le palais présidentiel, faisant craindre une intervention de l’armée ; mais il n’en a rien été.

L’armée, qui est intervenue à plusieurs reprises dans la vie politique du pays, depuis l’accession de la Guinée Bissau à l’indépendance en 1974, a réaffirmé sa neutralité et sa loyauté envers le gouvernement de transition.

Dans la capitale Bissau et dans les autres grandes villes du pays, des affiches électorales sont apposées partout et des voitures diffusant de la musique et des messages électoraux des candidats rivaux circulent dans les rues.

Des femmes pour animer les meetings et une diffusion en continu des discours électoraux

Les chaînes de radio diffusent chaque jour en continu les discours enregistrés par les 13 candidats présidentiables et de nombreuses femmes animent les réunions électorales avec des tam-tams, des danses et des chants.

Johan Ven Ecke, député européen qui conduit une délégation de plus de 90 observateurs de l’Union européenne a indiqué aux stations de radio locales, le week-end dernier, qu’il était globalement satisfait de la manière dont les élections étaient organisées et du comportement pacifiste des candidats et de leurs militants.

Vieira, ancien général d’armée qui a pris le pouvoir à la faveur du coup d’Etat de 1980 et dirigé cette ancienne colonie portugaise pendant 19 ans jusqu’en 1999, mène la campagne électorale la plus spectaculaire, avec des moyens financiers exceptionnels.

Rentré provisoirement d’exil du Portugal en avril pour s’inscrire sur les listes électorales, il est revenu dans son pays le 4 juin pour lancer sa campagne de reconquête du pouvoir par les urnes.

Agé aujourd’hui de 67 ans, Vieira compte encore de nombreux sympathisants au sein du PAIGC, où il a occupé les fonctions de commandant dans l’armée de libération pendant la guérilla qui a conduit à l’indépendance du pays.

Vieira bénéficie aussi du soutien du président Lansana Conte, chef d’Etat de la Guinée-Conakry, qui lui a prêté l’hélicoptère pour son premier retour au pays, il y a deux mois.

Les partisans de Vieira ont collé des affiches à travers tout le pays et distribué au public des centaines de motocyclettes et de vélos, ainsi que des milliers de T-shirts.

Un avion cargo en provenance de Dubaï a rapporté la semaine dernière six voitures 4x4 et un nouveau lot d’affiches ainsi que des T-shirts pour dynamiser sa campagne.

Bien que Vieira ne soit rentré en Guinée Bissau que deux semaines avant la date des élections, il a mobilisé des milliers de personnes à travers le pays.

Vieira promet la stabilité et l’unité nationale

L’ancien général d’armée a dû quitter le pouvoir en 1999 après une courte mais meurtrière guerre civile qui a divisé l’armée.

Six années plus tard, il se présente comme le garant de l’unité nationale, capable d’apporter la stabilité dans ce pays économiquement exsangue de 1,3 millions d’habitants qui vivent pour la plupart de la culture du riz et du manioc et tirent de maigres revenus de la vente des noix de cajou.

"J’incarne la paix, la stabilité et l’unité nationale de tous les Guinéens, quelque soit leur race, leur couleur ou leur religion", a déclaré Vieira au cours d’une meeting électoral qui a rassemblé la semaine dernière près de 7 000 personnes à Gabu, une ville située au nord-est de la Guinée Bissau.

Alors que Vieira essaie de se présenter comme le symbole de la réconciliation nationale, Yala, qui a dirigé le pays de 2000 jusqu’à sa destitution en septembre 2003, joue sur la fibre ethnique et religieuse pour constituer une nouvelle majorité.

Et même s’ils ont évité les grands rassemblements populaires, Yala et ses partisans ont mené une campagne assidue auprès des électeurs en faisant du porte à porte.

Ancien professeur de philosophie, Yala est le fondateur et le leader historique du Parti de la rénovation sociale (PRS), le principal parti d’opposition à l’Assemblée nationale. Ce parti est essentiellement soutenu par le groupe ethnique de Yala, les Balantes ; ils représentent près du tiers de la population de la Guinée Bissau et une bonne partie des effectifs de l’armée.

La destitution de Yala en septembre 2003 a été accueillie avec soulagement, son gouvernement ayant désorganisé l’administration et la vie politique du pays et laissé les fonctionnaires, les enseignants, les médecins et les infirmières sans salaire pendant des mois.

Actuellement, il tente un retour en politique en cherchant à s’attirer le soutien de groupes influents de la population, plutôt que celui des 538 000 électeurs inscrits de Guinée Bissau.

Au-delà de sa base électorale que constitue les Balantes, Yala s’est adressé aux musulmans d’autres communautés ethniques en leur promettant qu’il aidera un grand nombre de fidèles à accomplir le pèlerinage de la Mecque.

Il a également tenté d’obtenir le soutien des populations du sud en leur promettant de transférer la capitale de Bissau à Buba, une petite ville de ce petit pays plat découpé par un important réseau de rivières et où il est prévu de construire un port en eau profonde.

Tentative de coup d’Etat ou gesticulation politique ?

Mais Yala, 52 ans, a plutôt commencé sa campagne de manière assez bizarre en occupant, au matin du 24 mai, le palais présidentiel, avec la complicité de plusieurs militaires qui lui sont restés fidèles. Cette action a fait craindre une intervention de l’armée qui aurait empêché la tenue d’élections libres et impartiales.

Après être restés dans le palais pendant quelques heures, Yala et ses partisans l’ont quitté pacifiquement.

Plusieurs témoins ont vu Yala à l’intérieur du palais présidentiel, mais le très lunatique politicien a nié les faits.

Cette brève occupation suscite encore quelques polémiques et a été perçue comme une action symbolique pour appuyer la revendication de Yala qui se considère encore comme le chef d’Etat légitime et démocratiquement élu de la Guinée Bissau, malgré sa destitution par l’armée il y a deux ans ou une tentative de renversement du gouvernement actuel.

Le Premier ministre Carlos Gomes Junior, dont le parti, le PAIGC, a remporté les élections législatives de mars 2004, s’est empressé d’accuser Yala de tentative de coup d’Etat. Mais le gouvernement n’a retenu aucune charge contre lui et Yala a pu poursuivre librement sa campagne électorale.

Le troisième homme politique important est Malam Bacai Sanha, le candidat officiel du PAIGC. Ancien président de l’Assemblée nationale, Bacai Sanha a été installé au poste de président par intérim en 1999 après le renversement du régime de Vieira.

Quelques mois plus tard, il supervisait les élections présidentielles qui ont amené Yala au pouvoir.

La cinquantaine bien avancée, Bacai Sanha, est arrivé en deuxième position derrière Yala au deuxième tour du scrutin.

Deuxième coup d’essai pour Bacai Sanha

Mais cette fois, la campagne du PAIGC est bien organisée et bénéficie d’un important soutien financier. Les réunions électorales de Bacai Sanha ont attiré des foules aussi importantes que celles qui participent aux meetings de Vieira.

Néanmoins, des journalistes locaux couvrant la campagne ont noté que les deux personnages politiques attiraient aussi bien des milliers de badauds, prêts à se divertir gratuitement pendant quelques heures, que des militants politiques convaincus. Et selon les journalistes, les rassemblements importants de militants ne sont pas nécessairement la preuve de l’adhésion des populations d’une région donnée aux programmes des candidats.

Bacai Sanha a cherché à minimiser le soutien que le président Abdoulaye Wade, chef d’Etat du Sénégal voisin, apporte à Yala.

Les autorités sénégalaises avaient apprécié l’initiative prise par Yala de fermer les bases d’un mouvement indépendantiste de la Casamance, une région du sud du Sénégal, dès sa prise de pouvoir il y a cinq ans.

Au cours d’un meeting électoral dans la ville de Sao Domingos, une ville située dans le nord du pays, proche de la frontière avec le Sénégal, Bacai Sanha a déclaré : "Nous devons entretenir de bonnes relations avec nos voisins. Si j’étais élu président, j’aiderais le Sénégal à mettre un terme au conflit en Casamance, en engageant le dialogue avec le mouvement indépendantiste".

L’élection de dimanche sera étroitement surveillée par des bailleurs occidentaux qui ont renfloué les caisses du gouvernement de Guinée Bissau au cours des deux dernières années et par d’autres pays africains qui ne veulent pas voir cette petite nation sombrer à nouveau dans le chaos et déstabiliser les autres Etats de la région.

Outre l’Union européenne (UE), les Etats-Unis et l’Union africaine (UA) ont envoyé des observateurs pour superviser le scrutin. Près de 200 observateurs internationaux seront répartis à travers le pays.

Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a désigné l’ancien président mozambicain, Joaquim Chissano, comme son représentant spécial en Guinée Bissau pour s’assurer de l’impartialité du scrutin.

Selon la Constitution de la Guinée Bissau, les résultats officiels du premier tour doivent être annoncés dans les 10 jours. Si aucun candidat ne totalise plus de 50 pour cent des votes, le deux candidats arrivés en tête s’affronteront au deuxième tour du scrutin qui aura lieu trois semaines plus tard.

Dans ce cas, certains observateurs politiques pensent que le résultats définitifs de l’élection présidentielle ne seront pas connus avant début août.