Mbeki gagne du temps mais sa mission connaît ses premiers accrocs

Les chefs d’Etat africains ont donné plus de temps au Président sud-africain pour négocier un plan de paix en Côte d’Ivoire, mais ses efforts de médiation ont connu un premier accroc après que les rebelles aient décidé de boycotter mardi soir le conseil des ministres extraordinaire auquel Mbeki participait en qualité d’invité d’honneur.

Malgré tous les efforts déployés par Mbeki au cours de ces deux derniers mois pour parvenir à un accord de paix, un porte-parole des rebelles a accusé le président sud-africain de traîtrise.

Le sommet du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA), qui s’est tenu lundi dans la capitale du Gabon s’est terminé aux premières heures de la matinée de mardi. Les participants ont exhorté toutes les factions ivoiriennes à surmonter leurs divergences politiques et à démarrer le désarmement pour ouvrir la voie aux élections d’octobre prochain.

Des recommandations ont aussi été faites au Conseil de sécurité des Nations Unies pour qu’il reporte l’application des sanctions concernant l’interdiction de voyager et le gel des avoirs imposés aux personnalités qui entraveraient le processus de paix, cela afin de donner à Mbeki plus de temps pour poursuivre sa médiation.

Mais les chefs rebelles ne se sont pas présentés au conseil des ministres prévu mardi avec Mbeki à Yamoussoukro, la capitale de la Côte d’Ivoire, déclarant préférer le rencontrer plus tard en Afrique du Sud.

Les rebelles, qui occupent la moitié nord de la Côte d’Ivoire depuis le début de la guerre civile en septembre 2002, sont contrariés par le refus de l’UA de demander aux Nations-Unies d’imposer de nouvelles sanctions.

Peu de temps avant le sommet de Libreville, la coalition du G7, regroupant le mouvement rebelle des Forces nouvelles et les quatre principaux partis d’opposition siégeant à l’assemblée nationale de Côte d’Ivoire, a publié une déclaration accusant le président Laurent Gbagbo de se préparer à une reprise imminente de la guerre.

La coalition du G7 a demandé aux Nations Unies l’application immédiate de la deuxième série de sanctions.

La trêve de 18 mois entre Gbagbo et la rébellion a été rompue début novembre lorsque les forces gouvernementales ont tenté vainement de reconquérir le nord.

Face à la soudaine flambée de violence, l’UA a mandaté Mbeki, lui confiant la mission de remettre sur les rails le processus de paix en Côte d’Ivoire.

Réunir toutes les parties au conflit autour de la table des négociations

Le premier objectif de la mission de médiation de Mbeki était de remettre au travail le gouvernement de réconciliation nationale élargi.

Depuis des mois, les Forces nouvelles boycottent tous les conseils de ministres qui se tiennent dans la capitale économique Abidjan, prétextant que leur sécurité ne peut y être garantie.

Certains diplomates pensaient qu’en transférant le conseil de ministres de mardi d’Abidjan, où les partisans de Gbagbo sont les maîtres du pavé, à Yamoussoukro, deux cents kilomètres plus au nord, avec Mbeki comme invité d’honneur, les rebelles auraient fait le déplacement. Mais ils ont refusé de venir.

«Nous sommes très déçus par les conclusions du sommet de Libreville. Ils ont donné à Gbagbo une porte de sortie», a déclaré par téléphone à IRIN depuis Bouaké Sidiki Konaté, porte-parole de la rébellion. «Les populations ont été trahies par les Sud-africains. C’est un pas en arrière qui n’a pas de précédent.»

Avant le début du conseil des ministres, certains officiels proches de Gbagbo ont fait remarquer que l’absence des rebelles n’avait qu’une seule signification.

«S’ils ne viennent pas, cela prouvera bien qu’ils n’ont aucune intention de désarmer et de faire la paix. La communauté internationale devra en tirer des enseignements», a déclaré à IRIN un proche du président Gbagbo.

Les diplomates sud-africains ont affirmé qu’ils tentaient toujours de convaincre le chef de Forces nouvelles, Guillaume Soro, de rencontrer Mbeki avant le retour du président en Afrique du Sud.

Mais selon Konaté, Yamoussoukro n’est pas une destination sûre pour les rebelles qui ont demandé à rencontrer le président sud-africain à Pretoria.

L’autre sujet d’insatisfaction des rebelles a été la déclaration de l’UA à Libreville dans laquelle les chefs d’Etat africains reconnaissent à Gbagbo le droit d’organiser un référendum sur un amendement constitutionnel controversé.

Le G7 pour sa part considère qu’il suffit que l’assemblée nationale ait approuvé la réforme qui stipule que quiconque né d’un parent ivoirien peut se présenter aux élections présidentielles.

Le bénéficiaire immédiat de cet amendement constitutionnel est Alassane Ouattara, un politicien exilé et très populaire dans le nord. Il s’est vu interdir la candidature aux présidentielles de 2000 contre Gbagbo sous prétexte que son père était originaire du Burkina Faso.

«Le Conseil reconnaît que le référendum peut être une option, mais pas la seule, à laquelle le Président peut avoir recours, à condition qu’il soit organisé dans l’esprit de Linas-Marcoussis», a annoncé l’UA au cours d’une déclaration officielle.

Linas-Marcoussis est une banlieue de Paris où les différents partis au conflit ont négocié un accord de paix en 2003. Cet accord reste la base de travail de l’initiative de paix de Mbeki.

Garder l’esprit de Linas-Marcoussis

Certains diplomates avouent en privé que quiconque ferait campagne contre le changement constitutionnel approuvé par une majorité écrasante de députés, trahirait l’esprit de Linas-Marcoussis.

De nombreux observateurs se demandent aussi si le gouvernement disposera d’assez de temps pour organiser le référendum avant les élections présidentielles d’octobre.

Mais l’entourage du Président ivoirien croient fermement que oui.

«J’aimerais vous ramener à l’année 2000 où un référendum a été tenu en juillet, suivi d’élections en octobre. Pourquoi ne pourrions-nous pas faire la même chose cette année ?» s’interroge un conseiller de Gbagbo.

Mais pour les diplomates, un référendum ne peut avoir lieu en juillet que si la Côte d’Ivoire est réunifiée et que les rebelles désarment.

Le calendrier proposé par Mbeki pour remettre sur les rails le processus de paix accepté par Gbagbo et les rebelles le 6 décembre dernier prévoit le début du désarmement le 15 janvier et la fin début avril.

Selon les représentants de l’ONU, les sites de désarmement sont prêts. Mais Konaté, le porte-parole des rebelles, a affirmé de manière catégorique qu’aucun rebelle ne déposerait les armes cette semaine.

«Il n’y aura pas de désarmement», a t-il dit.

Les efforts de médiation de Mbeki ne laissent entrevoir aucun développement. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a exhorté les Nations Unies à augmenter le nombre de casques bleus en Côte d’Ivoire et à leur affecter une mission plus coercitive.

Quelque 6 000 casques bleus et 4 000 soldats français de la force Licorne ont été déployés en Côte d’Ivoire pour créer une zone tampon entre les belligérants.

Le mois dernier, le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a demandé au Conseil de sécurité que le contingent de l’ONU soit porté à 7 466 hommes après que les émeutes de novembre aient montré toutes les limites de la mission des forces de maintien de la paix.

Le Conseil de sécurité n’a pas encore réagit.