Le programme DDR, des résultats en demi-teinte

La République du Congo, déchirée par des guerres civiles à répétition de
1997 à 2003, doit faire face à un défi majeur: instaurer une paix durable
en réinsérant les anciens combattants dans la société civile. Le gouvernement et des institutions internationales ont mis en place des
programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) des
ex-miliciens. Néanmoins, depuis l'arrêt des hostilités dans le département du Pool(sud-est) en mars 2003, les anciens combattants continuent d’attendre leur prise en charge par ce programme, une situation menaçante pour la paix qui reste fragile.

Selon le Haut commissaire congolais à la réinsertion, Michel Ngakala, 42.000
armes légères circulent encore dans le pays alors que près de 37.000
ex-combattants attendent d'être réinsérés.

Les premières opérations de réinsertion

Les premières opérations de réinsertion ont débuté au Congo en juillet 2000, dans les départements de la Bouenza, de la Lékoumou et du Niari, les fiefs de l'ancien président Pascal Lissouba dans le sud et sud-ouest du pays.

L'Organisation internationale des migrations (OIM) avait ainsi mis en oeuvre un programme en partenariat avec une unité de gestion des projets du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

L'OIM avait procédé, dans un premier temps, à la collecte des armes détenues
par les miliciens. Une arme légère (PMAK) était échangée à 250.000 francs
Cfa. L'opération avait coûté 4,5 millions de dollars pour la période
2001-2002.

Le financement de la première phase de réinsertion des ex-combattants a
nécessité la contribution de bailleurs de fonds internationaux, sollicités
par le PNUD. Plusieurs partenaires avaient répondu à cet appel, parmi
lesquels la Suède (500.000 dollars), la Norvège (590.000 dollars), le PNUD (620.000 dollars) et les Etats-Unis (500.000 dollars). La Banque mondiale
avait également participé à hauteur de 350.000 dollars alors que le
gouvernement congolais avait débloqué 400.000 dollars.

11.114 armes ont été ramassées dans les départements du sud du pays et à
Brazzaville alors que plus de 8.009 miliciens ont été réinsérés dans la
vie active, a affirmé le consultant de l'OIM à la démobilisation, Gilbert
Mboungou.

Après la collecte des armes et leur destruction "2609 microprojets
présentés par les ex-combattants ont été financés". Le financement de ces
projets a coûté un peu plus de 1,79 milliards de francs Cfa, soit environ
222.000 francs Cfa par bénéficiaire.

L'argent, versé pour l'année 2001, a permis de mener des enquêtes sur le
terrain, de financer des séminaires de sensibilisation et de formation ainsi
que de soutenir des microprojets proposés par des ex-combattants. Beaucoup d'entre eux ont réussi à conserver leurs activités tandis que d'autres, coutumiers des pillages, ont échoué.

Ce jeune homme, par exemple, d'une trentaine d'années se présentant sous le pseudonyme "mbwa mabé" ce qui signifie 'chien méchant' dans la langue
locale lingala, se livrait au trafic de chanvre et avait intégré les milices
Ninjas en 1999 pour, dit-il, "défendre le département". Arborant son écharpe
violette, le signe distinctif des Ninjas, il raconte avoir bénéficié du
programme DDR de l'OIM lors de son retour à Brazzaville au moment de la
trêve en 2001.

"Mes amis qui attendaient aussi cette aide me sollicitaient pour survivre.
Je ne pouvais le faire avec mes maigres revenus". En réalité, jusqu'à la relance des hostilités dans le Pool, en 2002, il avait replongé dans le trafic du chanvre qui rapportait plus que le projet, avouera-t-il par la suite.

Le manque d'argent et de données sur le nombre de rebelles altèrent le
processus.

Dans le même temps, plus de 16.000 miliciens enregistrés et en attente de
réinsertion n'ont pu bénéficier du programme en raison d'un manque d'argent.

Ces personnes nouvellement inscrites avaient combattu aux côtés des Ninjas du pasteur Ntumi lors de la guerre du Pool.

Une grande partie de ces combattants, faute d'avoir été démobilisés et
réinsérés, ont été recrutés et réarmés par les Ninjas lors de leur incursion dans les quartiers Ouest de Brazzaville en juin 2002.

La situation des jeunes combattants du Pool reste, à ce jour, mal connue. Un commandant Ninja, Aimé Malanda alias Gourbas, disait lui-même ne pas connaître leur nombre exact. Selon une estimation du ministre de la défense Jacques Yvon Ndolou, leur nombre pourrait atteindre les 17.000. La
même incertitude concerne la quantité d'armes en circulation. Un fait
néanmoins, les Ninjas ont été régulièrement réarmés entre 1998 et 2003.

Selon un officier, aujourd'hui à la retraite, les armes avaient été pillées
dans les casernes ou introduites par des groupes armés du Rwanda ou de la
République démocratique du Congo.

D'autres ex-combattants se trouvent dans la partie nord du pays, une zone
non véritablement touchée par la guerre. Les miliciens fidèles au président, le général Denis Sassou Nguesso se rendaient dans ces départements considérés comme le fief du général. Les principaux sites sont les localités de Gamboma à plus de 400 km au nord de Brazzaville, et Owando, situé à plus de 600 km de la capitale congolaise.

Après avoir effectué une mission dans ce secteur, notamment à Impfondo et à
Djambala, le colonel André Bongouende consultant pour la section du ramassage d'armes à l'OIM, a estimé à plus de 30.000 le nombre d'armes en
circulation entre les mains des civils.

Par ailleurs, "près de 20.000 armes automatiques circuleraient à Brazzaville et de nouveaux recrutements ont eu lieu," a déploré le colonel Bongouende.

Un projet financé par la Banque mondiale

La deuxième phase de l'opération a connu des difficultés financières à ses
débuts.

En 2002, les appels de soutien au projet de la réinsertion lancés par l'OIM pour la deuxième phase ont toutefois été suivis par les partenaires internationaux. Le PNUD a versé 255.000 dollars, la Suède a donné 470.000 dollars et l'Union européenne, 685.000 dollars.

Le programme s'adressait aux jeunes de tous les départements du Congo. A
Brazzaville, 5.734 jeunes ont ainsi été assistés, 1.130 dans le Pool (qui
sont quasiment tous repartis à la guerre), 439 dans la Bouenza, 338 dans le Niari, 152 dans le Kouilou, 68 dans la Lékoumou, 60 dans les deux Cuvettes,
53 dans les Plateaux, 25 dans la Likouala et 10 dans la Sangha.

"Le Congo n'avait presque rien donné pour le lancement de la deuxième phase
qui a consisté à parachever l'oeuvre que nous avions commencée," a dit un
expert de l'OIM. Les autorités congolaises avaient toutefois décidé de créer en 2001 leur propre institution de réinsertion des jeunes, le Haut commissariat à la réinsertion des ex-combattants. L'organisme, dirigé par le colonel Michel Ngakala, avait bénéficié d'un crédit de près de cinq millions de dollars de la Banque mondiale.

Un représentant de ce Haut commissariat, Alassane Diawara, avait indiqué que "ce projet est très important pour la banque qui pense mettre sur pied d'autres projets similaires dans les Grands Lacs en se servant du modèle congolais". Le programme de la Banque mondiale consiste à apporter un appui
aux ex-combattants pour le lancement de leurs propres projets individuels ou
collectifs. L'objectif étant de créer une activité lucrative basée sur leurs
aspirations personnelles. Le ramassage des armes légères constitue une
sous-composante du projet et se présente comme un instrument supplémentaire pour la consolidation de la paix.

Néanmoins, "la Banque mondiale en prêtant cette somme au gouvernement congolais s'attendait à la réinsertion de 10.000 miliciens à la fin de cette année. A présent, on est loin du compte et les antennes mises en place dans les départements, selon nos représentants dans les localités,
ne fonctionnent pas ou presque pas," a affirmé Roger Bouka-Owoko, responsable de la communication à l'Observatoire congolais des droits de l'homme (Ocdh).

Les combattants démobilisés de la Bouenza avaient longuement boudé la prise en charge du Haut-commissariat. Celui-ci procédait directement à l'achat des outils pour la réalisation des projets. "On ne peut pas comprendre qu'ils fassent les achats à notre place et nous présentent des factures hors taxes. Ils ont fabriqué leurs propres prix, juste pour atteindre 210.000 francs Cfa
et les objets qu'ils achètent ne sont pas durables surtout pour
l'agriculture ou l'élevage," a affirmé André Mankou, un ancien combattant de
29 ans basé à Kinkoula. Il essaie cependant de tirer profit de son petit
projet de maraîchage. "J'essaie de me débrouiller mais je me dis qu'il faut
penser à faire autre chose sur le long terme si je veux vivre décemment
comme certains que je vois autour de moi".

Selon Ivan Kibangou Ngoy, président de la Ligue congolaise pour les systèmes
électoraux et la bonne gouvernance (Licose), "plusieurs signes montrent que l'opération de réinsertion des ex-combattants ne semble pas donner les
résultats escomptés. La guerre du Pool n'a, certainement, pas arrangé les
choses pour le colonel Ngakala. L'accalmie dans le Pool devrait, toutefois, être profitable à l'accélération du processus. Ce département demeure la priorité en matière de réinsertion," a-t-il déclaré. Il a par ailleurs ajouté: "La presse nous apprend que plusieurs Ninjas dans le Pool se montrent impatients et continuent de traîner leurs armes en bandoulière,
menaçant les populations civiles et les passagers clandestins des trains
marchandises qui traversent le département. Selon certaines estimations, plus de 35.000 ex-miliciens attendraient leur réinsertion dans le Pool.

"Du bilan de ce projet, je dirais d'emblée qu'il est très négatif. Tous ceux qui ont reçu de l'argent, n'en ont pas fait bon usage. Jusqu'au 31 octobre 2001, on n'avait financé que 76 projets. D'autres n'ont encore rien reçu ni même la deuxième tranche de leur financement. J'espère qu'avec la mise en place de la commission nationale de démobilisation, de désarmement, et de réinsertion, [créée le 30 septembre 2003] les choses iront en s'améliorant."

Nécessité d'accélerer le processus

Pour Loamba-Moke, président de l'association pour les droits de l'homme et l'univers carcéral (Adhuc), le gouvernement doit donner un coup
d'accélérateur à cette opération qui ne semble pas donner les résultats
attendus.

Le retard pris par ce processus est souvent à l'origine d'incidents
meurtriers dans le Pool. Dans un accrochage récent à Mindouli, à plus de 137 km au sud de Brazzaville, 13 personnes avaient trouvé la mort dont sept Ninjas. La veille de cet accrochage, les Ninjas avaient immobilisé un train en gare de Kinkembo pendant quatre heures et racketté les passagers.

Dans une interview accordée, en août dernier, à l'hebdomadaire Tam-Tam
d'Afrique, Paul Ngoma, préfet de Mindouli appelait déjà à l'accélération du programme de réinsertion des ex-combattants. "Nous réitérons cet appel pour que quelque chose soit fait en faveur des ex-miliciens. Il faut accélérer le
processus de leur intégration et les opérations de ramassage d'armes pour
permettre à ces jeunes de s'orienter vers d'autres occupations".

Le Haut Commissariat avait, en revanche, indiqué dans un communiqué parvenu à IRIN le 15 novembre, avoir réinséré à ce jour 6.658 ex-miliciens. Il en resterait, selon cette institution, 2.332. Le document avait été publié à l'issue d'une mission effectuée dans les antennes départementales du Niari, de la Bouenza, des Plateaux et du Pool-Brazzaville.

Selon M. Ngakala, le Haut commissariat a approuvé 3.095 microprojets générateurs de revenus au profit de 8.826 ancien combattants. 2.414 ont d'ores et déjà reçu un financement d'un montant de plus de 1,3 milliards de francs Cfa. Il a encore dénombré 1.875 enfants soldats dans le département du Pool.

Un autre programme de réinsertion des ex-combattants financé à hauteur de
148 millions de francs Cfa par le gouvernement des Etats-Unis a été officiellement lancé à Brazzaville, le 10 octobre dernier.

350 jeunes dont 27 filles ont été sélectionnés sur une liste de 624
candidats dressée par le Haut commissariat à la réinsertion. "La sélection a été effectuée par Alexandre Alumba, professeur de psychologie à l'université
Marien Ngouabi, en réalisant un équilibre entre les trois milices connues sous les noms de Cobras, de Cocoyes et de Ninjas, a souligné le père Christian La Bretesche, président du conseil d'administration du Forum des jeunes entreprises, une ONG impliquée dans la mise en oeuvre du projet. "La principale caractéristique de ce projet est de mettre en oeuvre un
partenariat entre quatre ONG locales, le Haut commissariat et certains
maîtres artisans qui ont accepté la responsabilité d'initier les jeunes,"
a-t-il ajouté.

Les personnes sélectionnées ont pu choisir d'être formées dans 10 métiers
différents, la menuiserie, la soudure, la maçonnerie, l'électricité, le
bâtiment, la plomberie, la mécanique auto, la ferblanterie, la forge et la
couture.