Diamants et sida, les travailleuses du sexe en danger

Rebecca Esano est sortie vivante des rues de Koidu, une chance pour cette ancienne travailleuse du sexe qui s’inquiète de la situation des filles de Sierra Leone, inconscientes, comme elle a pu l’être, du danger que représente le VIH/SIDA.

La vie de Rebecca a basculé en 1999, au plus fort de la décennie de guerre civile qui a ravagé ce pays, lorsque les forces rebelles, en compétition pour la prise de contrôle des riches mines de diamants du district de Kono, dans l’est du pays, ont mis sa ville de Koidu à feu et à sang.

«Les rebelles ont tué ma mère et mon père, ils ont brûlé notre maison, nous laissant, mes frères et soeurs et moi, sans rien: nulle part où aller et personne pour s’occuper de nous», dit-elle à voix basse, en regardant le plafond.

Rebecca, alors âgée de 18 ans, n’a pas le choix: soit elle va chercher auprès des «hommes riches», dans la rue et dans les boîtes de nuit, de quoi nourrir ses frères et soeurs, soit ils meurent tous de faim.

Le jour, les «hommes riches» travaillent dans les mines, à la recherche du ‘diamant gagnant’. La nuit, ces hommes, pour beaucoup originaires d’autres pays d’Afrique de l’ouest –Mali, Sénégal ou Gambie- viennent en ville pour chercher des distractions.

Leurs proies privilégiées sont de très jeunes filles, pour certaines âgées d’une dizaine d’années ou à peine adolescentes, ont constaté les rares organisations humanitaires qui travaillent dans cette région. Beaucoup de ces filles ont été affectées d’une manière ou d’une autre par ce conflit meurtrier, qui a pris fin en 2001.

Pendant plus de quatre ans, Rebecca va être l’une de ces proies faciles. Elle qui, après toutes ces années, ne s’imagine plus d’avenir autre que la prostitutioon, est franchement sceptique lorsqu’une femme membre de l’organisation PROWA (Progressive Women’s Association), une association de défense des droits de la femme, vient l’aborder un soir.

«J’étais sur le point de partir avec un homme quand cette femme a commencé à m’interpeller, me disant que je devais quitter la rue et m’inscrire sur sa liste pour bénéficier d’une formation professionnelle», raconte-t-elle en souriant à l’évocation de ce souvenir. «Je ne pense pas que je l’ai vraiment crue. Je pensais: comment vais-je gagner de l’argent, comment vais-je faire pour trouver de quoi vivre?»

PROWA est la seule organisation à Koidu à s’occuper des femmes et filles vulnérables, dans un district où la population est en majorité féminine et où, selon l’association, 45 pour cent des femmes sont contraintes, de manière régulière ou non, de se prostituer pour survivre.

Aujourd’hui, 300 femmes suivent une formation professionnelle à Koidu dans les locaux de PROWA. Démantelée pendant la guerre, l’association a été remise sur pied en 2002 afin de tenter de venir en aide à ces femmes et filles victimes de la guerre, pour qui le retour de la paix n’a rien changé.

«Beaucoup de filles ici à PROWA ont été laissées en dehors du programme DDR [Démobilisation, désarmement, réintégration]», a dit Millicent Suaray, une infirmière et travailleuse sociale de l’organisation. «Certaines sont d’anciennes combattantes, d’autres sont handicapées ou blessées de guerre, et beaucoup d’entre elles ont été victimes de violences sexuelles au cours du conflit.»

Des difficultés à accepter la réalité du danger

L’association tente de rendre ces femmes plus autonomes en leur offrant une formation professionnelle, a expliqué Mme Suaray, en désignant les nombreuses femmes installées devant leurs machines à coudre de l’autre côté du couloir.

Comme Rebecca, elles apprennent la couture, la cuisine et la technique traditionnelle dite du «nouer-lier-teindre», typique des teintures ‘Gara’.

Au-delà de cette formation professionnelle, l’association poursuit un autre objectif: protéger la santé de ces femmes et filles pour la plupart illettrées et inconscientes des dangers qu’elles courent en ayant des relations sexuelles non protégées.

«Nous les sensibilisons sur le VIH/SIDA et les encourageons à aller se faire dépister pour les infections sexuellement transmissibles [IST], particulièrement pour les filles qui viennent de la rue», a dit Mme Suaray.

Compte tenu d’un manque d’éducation et d’un faible accès à l’information, ces filles ont des connaissances en matière de VIH/SIDA extrêmement limitées.

Comme la plupart des autres travailleuses du sexe, Rebecca ne savait rien des risques de contracter le virus ou d’autres IST à l’époque où elle se prostituait. Elle n’utilisait donc jamais de préservatifs.

A l’évocation de ce souvenir, Rebecca s’agite sur sa chaise. Elle dit avoir effectué le test de dépistage du VIH, mais ne s’attarde pas sur le sujet. Elle reconnaît être aujourd’hui tout à fait consciente de l’existence du virus et, pour le prouver, cite ses principaux modes de transmission.

Mais, insiste-t-elle, la majorité des filles de la rue ne croit toujours pas à la réalité du danger, et tant qu’elles n’auront pas été sensibilisées, elles continueront à l’ignorer.

«Elles pensent que les gens essaient de nous effrayer pour qu’on arrête d’avoir des bébés», explique-t-elle. «Je crois que tant qu’elles ne verront pas de patients [souffrant du VIH/SIDA], elles ne croiront pas que le sida existe. Mais le problème c’est que pour le moment aucun patient ne veut admettre qu’il est séropositif.»

Comme beaucoup de gens en Sierra Leone, un pays qui affiche un taux de prévalence national de 1,5 pour cent de la population et où la stigmatisation liée à la maladie est très forte, Rebecca ne connaît personne qui soit infecté par le virus ou qui soit mort d’infections liées au VIH/SIDA.

Selon l’enquête sentinelle nationale effectuée en 2005, le taux de séroprévalence général dans le district de Kono est évalué à un pour cent, un chiffre que les acteurs de la lutte contre le sida craignent être sous-estimé.

Il n’y a pas de statistiques sur le taux d’infection au VIH parmi les travailleuses du sexe à Koidu, mais dans une région où quelque 200 000 hommes travailleraient dans le secteur informel des mines diamantifères et où la pauvreté est endémique, les travailleuses du sexe sont particulièrement exposées à l’infection au VIH.

Le nombre élevé d’IST enregistré parmi ces femmes et filles dans les centres de santé des zones minières renforce les inquiétudes des rares agents sanitaires dans la région, ont souligné ces derniers à plusieurs reprises.

La stigmatisation éloigne les patients des services VIH/SIDA

Bien qu’il y ait quatre centres de conseil et de dépistage volontaire du VIH dans le district, tous publics, la stigmatisation est telle qu’il est très difficile de convaincre les femmes et leurs partenaires sexuels d’aller se faire dépister ou de chercher à se faire soigner, ont constaté les acteurs de la lutte contre le sida.

Le programme VIH/SIDA de PROWA incite fortement les femmes à aller se faire dépister, à la fois pour le VIH et les IST. L’hôpital de Koidu dispose de traitements contre le VIH/SIDA et les IST, ces derniers sont également fournis par l’organisation internationale Marie Stopes, spécialisée dans la santé de la reproduction.

Mais en l’absence d’une approche coordonnée qui inclut toutes les personnes impliquées dans le commerce du sexe, l’effet est minime et les patients sont rares, a regretté l’organisation.

Un avis que partage Abdul-Rahman Sessay, directeur adjoint du Secrétariat national de lutte contre le sida (NAS, en anglais) : selon lui, une approche intégrant le secteur minier et les autres communautés du district est le seul moyen de s’assurer que les messages sur le VIH/SIDA atteignent tout le monde.

«La question de la prostitution est un problème crucial en Sierra Leone», a-t-il estimé. «Ce n’est pas organisé, des personnes engagées dans des relations durables continuent à être dans le circuit du commerce du sexe, donc il faut être très prudent sur cette question car la stigmatisation qui y est attachée est immense. Ce n’est pas simple et il faut cibler les groupes vulnérables comme un ensemble.»

PROWA est pour l’instant la seule organisation qui cible ces groupes très vulnérables à Koidu, avec un soutien financier du NAS.

Le NAS s’est dit conscient qu’une intervention urgente était nécessaire dans les communautés minières, mais aucune campagne de sensibilisation des populations au danger que représente l’épidémie n’a encore été organisée.

Aujourd’hui, Rebecca voit l’avenir avec optimisme. Non seulement elle a quitté la rue et la prostitution, mais en plus la formation qu’elle reçoit à PROWA lui a permis d’acquérir des compétences, se réjouit-elle, tout en sortant de son sac les vêtements Gara qu’elle a confectionnés et en anticipant à voix haute la somme qu’elle pourra tirer de leur vente.

Cette formation lui permettra, une fois diplômée, de se débrouiller et de gagner sa vie grâce à ce qu’elle a appris, dit-elle. En attendant, elle reçoit via l’association, une aide pour continuer à faire vivre sa famille.

Car Rebecca est inflexible sur un point: elle ne retournera pas dans la rue pour gagner sa vie.

Mais elle n’oublie que d’autres jeunes filles n’ont pas eu sa chance et assister à la chasse aux jeunes filles par les chercheurs de diamants la rend furieuse.

«J’ai travaillé dans la rue pendant plus de quatre ans parce que je n’avais pas d’autre choix mais pour ces ‘hommes riches’, ce n’est pas bon : ils ont de l’argent, ils pourraient simplement se marier et être fidèles à leur femme, pas aller courir derrière des filles si jeunes.»