Ne pas négliger les pays à faible prévalence du VIH

Des acteurs de la lutte contre le sida au Sénégal ont exhorté leurs partenaires nationaux et internationaux à ne pas négliger l’Afrique de l’Ouest et du centre dans la lutte, même si ces régions affichent des taux d’infections au VIH inférieurs à d’autres pays du continent africain.

«Nous ne devons pas attendre que l’épidémie de sida explose pour réagir», a plaidé Baba Goumbala, le secrétaire exécutif de l’Alliance nationale contre le sida (ANCS) au Sénégal, un collectif d’organisations non-gouvernementales, lors du lancement du rapport ‘Point sur l’épidémie 2005’ du Programme commun des Nations unies sur le sida (Onusida) et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

«Il semble y avoir un relâchement des efforts de prévention du VIH dans les pays qui ont obtenu de bons résultats dans la lutte», a-t-il prévenu, appelant les gouvernements et les partenaires de la lutte contre le sida à intensifier leurs efforts.

Selon les dernières statistiques sur l’épidémie contenues dans le rapport publié lundi, le sida a gagné du terrain presque partout dans le monde, avec 40,3 millions de personnes vivant avec le sida en 2005, dont plus de 60 pour cent en Afrique subsaharienne.

Alors que les taux de prévalence du VIH varient de plus de 20 pour cent à près de 40 pour cent de la population adulte dans plusieurs pays d’Afrique australe tels que l’Afrique du Sud, le Swaziland ou le Zimbabwe, aucun pays d’Afrique de l’Ouest ne dépasse les 10 pour cent, a dit le rapport.

Avec des taux de prévalence du VIH inférieurs à deux pour cent, le Sénégal et le Mali figurent parmi les pays du continent les moins infectés par le virus. Mais aucune tendance à la baisse n’a été enregistrée ces dernières années dans ces pays, a souligné M. Goumbala.

L’enquête nationale démographique menée en 2004 au Sénégal a même révélé des taux de prévalence du VIH supérieurs à trois pour cent chez les femmes adultes à Ziguinchor en Casamance, dans le sud du pays, selon le rapport de l’Onusida.

Des taux qui ne reflètent pas le poids réel de l’épidémie

Par ailleurs, ces taux de prévalence ne reflètent pas le poids réel de l’épidémie en Afrique de l’Ouest et centrale, ont reconnu plusieurs intervenants lors de la conférence de presse lundi.

«Même si les chiffres de la prévalence du VIH ne sont pas à deux décimales comme en Afrique australe, quand on regarde le nombre de personnes infectées, l’Afrique de l’Ouest et du centre supportent 25 à 30 pour cent du poids de l’épidémie au niveau global», a dit Eric Mercier, conseiller régional VIH/SIDA du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef).

Un tiers des 12 millions d’orphelins du sida d’Afrique subsaharienne vit en Afrique de l’Ouest et centrale, a ajouté M. Mercier.

Le Nigeria abrite à lui seul près de quatre millions de personnes vivant avec le VIH, ce qui en fait le troisième pays au monde le plus lourdement touché par l’épidémie après l’Inde et l’Afrique du Sud. Dans l’Etat de Cross River, au sud-est du Nigeria, 12 pour cent de la population adulte vivait avec le VIH en 2003, selon les autorités.

Le Cameroun, avec un taux national de prévalence de 5,5 pour cent en 2004, et des pics à plus de 10 pour cent dans plusieurs régions, «connaît l’une des plus graves épidémies d’Afrique centrale», a noté le rapport d’Onusida.

D’autre part, les jeunes et les femmes représentent plus de la moitié des 3,2 millions de nouvelles infections au VIH enregistrées en 2005 en Afrique subsaharienne -sur un total de 4,9 millions dans le monde-, selon le rapport de l’Onusida et de l’OMS.

Or sur l’ensemble du continent africain, à peine cinq pour cent des femmes enceintes séropositives ont accès à des services de prévention de la transmission du virus de la mère à l’enfant, qui permettent de réduire considérablement les risques d’infection au VIH parmi les nourrissons.

Cette proportion chute à 1,3 pour cent en Afrique de l’Ouest et du centre, a révélé M. Mercier, tandis que seuls un pour cent des enfants africains ont accès aux antirétroviraux (ARV) pédiatriques.

«Les risques d’aggravation de la situation ne sont pas encore considérés à la hauteur de ce qu’ils sont», a-t-il estimé.

L’épidémie a progressé presque partout dans le monde

En dépit des chiffres prouvant que les pays d’Afrique de l’Ouest et du centre sont menacés par la propagation de l’épidémie au même titre que le reste du continent, ces pays ont eu des difficultés à faire entendre leur voix sur la scène internationale, ont admis plusieurs intervenants.

«Avant que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ne lance ses programmes [de lutte contre le sida], les pays à faible prévalence du VIH n’étaient pas pris en compte [dans les stratégies de riposte globale à l’épidémie]», a reconnu le docteur Ibra Ndoye, le directeur exécutif du Conseil national de lutte contre le sida (CNLS) au Sénégal.

«Nous avons dû livrer une rude bataille pour inclure ces pays dans les réponses mondiales à l’épidémie», a-t-il ajouté.

Inévitablement, l’épidémie décollera si des efforts en matière de prévention et de traitement du VIH ne sont pas soutenus par les bailleurs de fonds internationaux et les gouvernements, a dit M. Ndoye, citant l’exemple de la Côte d’Ivoire qui affichait un taux de prévalence d’environ un pour cent en 1986 et de sept pour cent en 2003.

«Si nous voulons mettre en place des programmes durables dans les pays d’Afrique de l’Ouest où les taux de prévalence du VIH sont peu élevés, nous avons besoin du soutien des bailleurs de fonds internationaux mais aussi des gouvernements eux-mêmes», a-t-il estimé.

Le rapport 2005 de l’Onusida et de l’OMS a souligné qu’en dépit des efforts déployés depuis plusieurs années pour tenter de limiter la propagation du VIH/SIDA dans le monde, l’épidémie avait progressé dans toutes les régions du monde à l’exception des Caraïbes.

L’Afrique subsaharienne, qui abrite aujourd’hui 25,8 millions de personnes vivant avec le VIH –près d’un million de plus qu’en 2003- a enregistré 2,4 millions des 3,1 millions de décès liés au sida dans le monde en 2005.

En Afrique de l’Ouest, aucun pays n’a constaté de tendance à la baisse de son taux de prévalence du VIH, à l’exception du Burkina Faso où les taux d’infection au VIH parmi les femmes enceintes de 15 à 24 ans en milieu urbain sont moins élevés qu’en 2003, selon le rapport présenté lundi, qui a également cité le Ghana et le Togo comme les deux pays ouest-africains où l’épidémie semblait en voie de stabilisation.

M. Goumbala de l’ANCS a estimé que les efforts de prévention avaient été négligés ces deux dernières années, au profit d’une accélération de l’accès aux ARV, ces médicaments qui prolongent et améliorent la vie des personnes vivant avec le virus.

«Nous devons marcher sur nos deux pattes, mais pas sur l’une plutôt que sur l’autre», a dit M. Goumabala.

«Nous avons besoin à la fois de la prévention et des traitements pour combattre efficacement la pandémie», a-t-il ajouté, relayant ainsi le message principal délivré par l’Onusida lors de la présentation du rapport 2005.