Une mauvaise politique de prévention du sida aggrave la stigmatisation – expert

Le père Michael Kelly n’est pas du genre à éviter la controverse lorsqu’il s’agit d’évoquer la stigmatisation liée au VIH. «A quand remonte la dernière fois où vous avez entendu un religieux vous dire : ‘il faut valoriser les relations sexuelles’?», a-t-il demandé lors d’une conférence sur le sida.

Le père Kelly, qui s’exprimait dans la capitale sud-africaine lors d’une réunion régionale consacrée aux questions de stigmatisation et de discrimination liée au VIH/SIDA la semaine dernière, a regretté que le virus soit toujours associé à un comportement sexuel immoral et à une punition divine, ce qui alimente la stigmatisation des personnes séropositives.

«Pourtant, le sexe c’est bon et merveilleux», a-t-il dit. «Les vrais pêchés sont la discrimination et la stigmatisation».

Installé en Zambie depuis 1955, le père Kelly est un prêtre jésuite irlandais qui enseigne à l’université de Zambie. Il est aujourd’hui un expert du sida de renommée mondiale.

La rencontre de chercheurs et d’activistes était organisé par l’initiative régionale contre le sida en Afrique australe (RAISA, en anglais), un projet de l’organisation anglaise de développement Voluntary services overseas (VSO) qui opère au Malawi, au Mozambique, en Namibie, en Afrique du Sud, en Zambie et au Zimbabwe.

«Avec des antirétroviraux [ARV] on peut faire face au sida, mais il n’y a pas de médicaments contre la stigmatisation», a dit Victoria Bam.

Cette jeune femme namibienne a fondé un groupe de soutien pour les mères vivant avec le VIH dans son pays lorsqu’elle a été rejetée par sa famille après avoir perdu son mari et sa petite fille du sida.

Le père Kelly a estimé que certaines politiques et les principes prônés par de nombreuses agences humanitaires contribuaient à alimenter la stigmatisation. A titre d’exemple, le changement de comportement, l’un des principes de base de la réponse internationale au VIH/SIDA, attribue selon lui la responsabilité de la transmission du VIH aux individus seulement.

Cette approche, a-t-il dit, institutionnalise la faute humaine comme étant au coeur de la politique de lutte. «Se limiter à la question du changement de comportement conduit à rater sa cible, le VIH étant davantage un problème de pauvreté, de sous-développement et d’inégalités».

«Les agences internationales déversent des flots de préservatifs dans les pays pauvres en oubliant qu’il n’y a même pas de l’eau potable», a-t-il regretté.

Des traitements au détriment de la prévention

Un point sur lequel l’a rejoint Michaela Clay, directrice régionale pour l’Afrique australe du réseau d’organisations africaines Aids and rights Alliance.

«Se concentrer sur le changement de comportement fait oublier que de nombreuses femmes ne sont pas en mesure de négocier des relations sexuelles protégées, que cela modifie les relations de pouvoir et dépasse la pauvreté, la race ou les différences basées sur le genre», a-t-elle souligné.

Les importantes ressources allouées aux programmes d’accès aux ARV ont empiété sur les efforts de prévention, à la fois en terme d’allocation des ressources et de perception du public, ont estimé les activistes.

«Sans [travail de] prévention, on crée une bombe à retardement, avec des traitements que le monde sera incapable de financer», a dit le père Kelly.

Un autre facteur a involontairement contribué à augmenter la stigmatisation, selon ces activistes : en ciblant dans leurs programmes les personnes séropositives, les agences humanitaires ont oublié que les membres de leur communauté se trouvaient tout autant dans le besoin.

Une omission qui a alimenté le ressentiment à l’égard des personnes vivant avec le VIH/SIDA et qui pourrait conduire les populations à se laisser elles aussi infecter au VIH pour bénéficier d’une aide.

De nombreuses agences humanitaires travaillant avec les orphelins ont pris conscience de ce problème et ciblent maintenant tous les enfants vulnérables au sein d’une même communauté, pas seulement ceux infectés ou affectés par le virus.

La stigmatisation ne pourra de toute façon pas être éradiquée tant que les inégalités entre les sexes existeront dans la société, tant que les droits des personnes vivant avec le VIH/SIDA et tous les droits humains ne seront pas garantis – notamment en matière d’accès à la santé, selon les participants à la conférence.

«Couper la stigmatisation à la racine dessèchera l’arbre du sida et le fera mourir», a plaidé le père Kelly.

Lynde Francis, la première personne blanche à avoir révéler publiquement son statut au Zimbabwe, aujourd’hui l’une des têtes de file de la lutte contre le sida dans son pays et fondatrice d’une ONG de lutte contre le sida appelée le Centre, a salué l’intervention du père Kelly lors de la conférence.

«Il est réconfortant de voir que l’une des personnes les moins susceptibles d’être confrontée à la discrimination, un homme blanc de 70 ans, prêtre, professeur d’université et intellectuel, a une si bonne compréhension de la stigmatisation et de la discrimination dont nous souffrons», a-t-elle dit.