Les professionnelles du sexe exigent de plus en plus le préservatif

Dans la capitale congolaise, le port du préservatif fait désormais partie des règles du métier chez les professionnelles du sexe, particulièrement ciblées par les campagnes de sensibilisation aux dangers du VIH/SIDA.

Mais ce n’est pas le cas des étudiantes ou des mères de familles, des femmes sans emploi, déplacées ou réfugiées de guerre, des commerçantes qui, faute de revenus, s’adonnent occasionnellement à la prostitution et échappent aux programmes de prévention et de promotion du préservatif, selon des acteurs de la lutte contre l’épidémie au Congo.

Odette, 27 ans, travaille dans une des maisons closes clandestines qui ont essaimé dans les quartiers populaires de Brazzaville. “Ces temps-ci, il n'est plus possible de faire notre métier sans préservatif”, a-t-elle expliqué.

“Peu importe la santé physique qu'affiche le client, il doit porter le préservatif avant que nous ayons un rapport sexuel”, a-t-elle ajouté, très avertie. “Le préservatif n'est pas seulement bénéfique pour moi, mon client en profite aussi puisque nous évitons tous les deux une infection susceptible d'être transmise par voie sexuelle.”

Premières cibles des campagnes de sensibilisation au VIH/SIDA menées en milieu urbain par les organisations non-gouvernementales (ONG) et les associations locales, les professionnelles du sexe au Congo connaissent, dans leur grande majorité, les voies de transmission du virus et savent comment se protéger.

“Peu importe l'endroit où nous nous retrouvons, la première chose que nous demandons c'est le préservatif car il offre un plaisir sans risque”, a affirmé Odette.

Tous les jours, au coucher du soleil, avec ses camarades affublées, comme elle, de mini-jupes et de chemises affriolantes, elles prennent d'assaut la principale artère de la capitale, appelée Avenue de la paix, où clignotent les néons multicolores des bars-dancings.

Cette enfilade de petites gargotes, où les hommes viennent se désaltérer en écoutant de la musique jusque tard dans la nuit, est une aubaine pour les travailleuses du sexe de Brazzaville, qui déambulent en groupe, pour mieux attirer l’attention.

“C'est une stratégie qui paie”, a expliqué l’une d’entre elles, surnommée Dédé. “Ensuite nos clients ont le choix entre une passe chez nous ou dans un lieu de leur choix, en fonction de leurs moyens”.

Le prix de la passe varie entre 1 000 et 3 000 francs CFA, soit entre deux et 5,5 dollars américains. Une ‘nuit blanche’ chez un client coûte entre 15 et 19 dollars.

En moyenne, une prostituée professionnelle peut gagner jusqu’à 28 dollars par jour, dans un pays où 70 pour cent de la population vit avec moins d’un dollar par jour, d’après une récente étude de la Banque mondiale.

Le plus souvent, les jeunes femmes se procurent les préservatifs dans les petites boutiques qui pullulent dans les rues de la capitale. L’unité coûte 25 francs CFA (quatre cents), un prix beaucoup plus abordable que ceux demandés par les pharmacies, où elles se rendent rarement.

Les préservatifs sont revendus à un prix quatre fois plus élevé aux clients qui n’en ont pas avec eux lors de la passe, ont raconté Odette et Dédé.

Une autre solution consiste à s’approvisionner auprès des organisations non-gouvernementales locales qui travaillent aux côtés des travailleuses du sexe et des personnes vulnérables aux infections sexuellement transmissibles (IST).

Ainsi, l’Association de santé familiale (ASF) vend des préservatifs à cinq francs CFA l’unité, soit cinq fois moins cher que dans la rue, et en priorité aux populations les plus démunies et les plus vulnérables à l’infection.

L'ASF est reconnue par le Programme national de lutte contre le sida (PNLS) comme la première ONG de distribution et de promotion du préservatif au Congo. Outre cette activité de promotion sociale du préservatif, l’ONG informe les professionnelles du sexe sur les dangers de leur métier.

“Nous les sensibilisons parce que nous voulons arriver à un changement total de comportement. Nous voulons que ces femmes arrivent à l'utilisation systématique du préservatif avec tous leurs partenaires”, a précisé Guy-Roger Soundoulou, le responsable de la vente de préservatifs à l’ASF.

La tâche est ardue : les hommes ne sont pas toujours d’accord avec les règles du jeu imposées par les femmes, elles-mêmes en situation précaire et vulnérables aux désirs des clients qui, pour un peu plus d’argent, sont prêts à se passer du préservatif.

“Malgré nos efforts, il y a des prostituées qui s’autorisent une passe sans préservatif parce que le client leur propose deux ou trois fois le montant habituel”, a déploré M. Soundoulou.

Quelle information pour les hommes et les prostituées clandestines ?

Et les clients ne sont pas toujours informés des modes de contamination du VIH ou décident de les ignorer, comme Jérôme Lita, vendeur d’objets à la criée.

M. Lita travaille dans les quartiers populaires de Brazzaville et fréquente assidûment les maisons closes. “Quand je donne de l’argent à une prostituée, c'est pour lui dicter ce que je veux. Je peux ne pas mettre le préservatif. C’est moi qui décide de courir le risque”, a-t-il expliqué.

Pourtant, a commenté Blaise, gérant d'un bar près de Nganda Ba Sosos, le plus grand établissement de prostituées du quartier de Moungali, à Brazzaville, “aller de nos jours avec une femme hors du foyer sans préservatif c'est prendre tous les risques”.

Selon les données épidémiologiques du PNLS, le principal mode de transmission du VIH/SIDA au Congo est hétérosexuel (95 pour cent des cas de contamination), bien avant la transmission mère-enfant (trois pour cent) ou par voie sanguine (deux pour cent).

“Du coup, le sida est une maladie de la honte dans notre pays, car elle est liée aux jugements moraux qui lui sont associés en raison de son principal mode de transmission : la voie sexuelle”, a estimé le docteur Michel Sapoulou, qui dirige le PNLS.

Selon la dernière enquête de séroprévalence conduite par le Conseil national de lutte contre le sida (CNLS) en novembre 2003, 4,2 pour cent de la population du Congo, estimée à 3,1 millions de personnes, seraient infectés par le VIH/SIDA. Les femmes de moins de 35 ans seraient deux fois plus touchées que les hommes.

Brazzaville et à Pointe-Noire, les deux principales villes du Congo, abritent 80 pour cent des quelque 100 000 malades que compte officiellement le pays, la plupart étant des femmes et des jeunes âgés de 15 à 29 ans.

Cette féminisation de l’épidémie est alimentée par les conflits qui ravagent la région des Grands Lacs depuis une décennie. Ainsi, pays voisin du Congo – à peine sorti de cinq années de guerre civile --, la République démocratique du Congo (RDC) nourrit les centres urbains d’une population démunie, sans travail ni attache.

Selon les autorités, près d’un million de personnes vivraient aujourd’hui à Brazzaville après avoir fui l’insécurité, les violences et le manque d’emplois en RDC.

Beaucoup de jeunes filles ont échoué dans les maisons closes de Brazzaville, a dit à PlusNews Armand Jocelyn Samba, le directeur des affaires criminelles, financières et des grâces au ministère congolais de la Justice et des Droits humains.

“La prostitution est un phénomène qui a gagné toute la ville ou presque”, a-t-il expliqué. “Ce qui est inquiétant, c’est que les femmes qui font ce métier bénéficient rarement d’un suivi médical, elles représentent de vrais réservoirs d’infections sexuellement transmissibles (IST)”, a commenté M. Samba.

Guy-Roger Soundoulou de l'ASF a dit craindre cette “prostitution qui ne dit pas son nom”.

“Une étudiante peut ainsi aller avec trois hommes qu'elle gère intelligemment. C'est la plus dangereuse des prostitutions, parce qu'on ignore si la fille exige le port du préservatif à tous ses partenaires.”