La prostitution pour survivre, les préservatifs pour se protéger

Chaque soir, des centaines de jeunes femmes vendent leurs charmes dans la pénombre des maisons de passe d’El Mina, un quartier dévaforisé de la capitale mauritanienne Nouakchott. Mais dans un pays qui refuse de reconnaître la réalité de la prostitution, des ONG mènent dans la plus grande discrétion des campagnes de sensibilisation contre le sida.

Jeanine et Femi font partie de ces 12 jeunes femmes qui travaillent dans une maison de passe d’El Mina. Elles vendent leurs charmes à tous les hommes qui s’y rendent, des Maures Bidan à la peau blanche ou des noirs africains, riches ou pauvres.

Les deux femmes admettent utiliser systématiquement les préservatifs que leur fournit gracieusement une ONG qui travaille avec plus de 200 autres prostituées opérant dans ce quartier de Nouakchott.

"J’ai des préservatifs masculins et féminins. J’utilise celui que le client préfère mais je n’accepte aucun rapport sexuel non protégé, même si l’on me propose plus d’argent", indique Femi.

La passe coûte 1 000 Ougiya (trois dollars) ; la moitié de la somme revient à la prostituée, l’autre moitié au propriétaire de la maison de passe ou au souteneur.

Les femmes ne se retrouvent jamais à plusieurs dans une maison de passe. Elles se rendent individuellement dans l’arrière salle obscure et minable d’un télécentre, dans l’entrelac des rues mal éclairées du quartier, et se présentent sous une fausse identité.

"Nous avons mis du temps pour gagner la confiance des prostituées", a indiqué un travailleur humanitaire qui a requis l’anonymat.

Son ONG fournit gratuitement des préservatifs et des soins de santé aux prostituées, qui doivent aussi apprendre à les utiliser. L’organisation n’a pas souhaité que son nom soit rendu public dans un pays où la sexualité et le sida sont encore des sujets tabous.

"L’organisation s’occupe bien de moi. Avant, j’étais souvent sujette aux IST (infections sexuellement transmissibles). Je tombais malade et j’avais de la fièvre, je souffrais de courbatures et ne pouvais pas travailler. Mais plus maintenant", reconnaît Femi.

Au cours des quatre dernières années, l’ONG a incité 42 femmes d’El Mina à se soumettre à des tests de dépistage du sida. Douze d’entre elles ont été déclarées séropositives.

Le taux d’infection au VIH de 29 pour cent révélé par ces tests est bien supérieur au taux officiel de 0,6 pour cent estimé par les autorités mauritaniennes.

Jeanine et Femi sont très conscientes des risques mais la prostitution reste pour elles un moyen de survie. Pour ceux qui encouragent ce commerce illégal, la prostitution est une affaire très rentable.

La nuit, dans les ruelles d'El Mina

Il est plus de minuit à El Mina et les rares ampoules suspendues au-dessus des portails des maisons éclairent faiblement les rues.

"Dans la maison de passe, nous essayons d’être discrètes. Nous nous éclairons à la bougie pour ne pas attirer l’attention sur la maison", explique Jeanine, une prostituée rondelette de 48 ans, originaire du Sénégal.

La prostitution et toutes les activités qu’y rattachent sont interdites en république islamique de Mauritanie. Toute femme prise en flagrant délit de prostitution peut être condamnée à trois ans de prison. Le simple fait de vivre avec une personne qui se prostitue est considéré comme un délit.

Si les poursuites judiciaires à l’encontre des contrevenants sont rares, les tracasseries policières sont en revanche fréquentes. Et selon les prostituées d’El Mina, les agents de police sont plus prompts à leur extorquer de l’argent qu’à faire respecter la loi.

"Le seul problème que j’ai dans mon travail en Mauritanie, c’est la police", explique Jeanine. "Je rencontre toute sorte d’hommes dans la maison de passe et ça se passe bien. Mais quand la police arrive, elle saisit tout ce que l’on a".

Jeanine a parcouru une longue distance à travers les dédales des ruelles sombres d’El Mina pour rejoindre le télécentre.

Originaire de la Casamance, au sud du Sénégal, elle arbore une tenue très caractéristique de la région : un tee-shirt en coton, un pagne et un foulard de tête assorti.

Jeanine marche la tête baissée et recouverte d’un pagne pour ne échapper au regard des passants. Dans ce quartier de la ville, aucune femme ne traîne dans les rues après le crépuscule. On n’y croise que des hommes seuls ou accompagnés, marchant à grandes enjambées dans la nuit froide de cette ville désertique.

"Je devrais avoir plus de clients ce soir, puisqu’il ne fait pas trop froid. Les gens n’aiment pas sortir en ce moment, c’est la saison froide. Je fais à peu près cinq clients par soirée", explique Jeanine, en route vers la maison de passe.

A cette période de l’année, la température à Nouakchott peut dépasser les 30 degrés dans la journée et descendre à moins de 10 degrés dès le coucher du soleil.

Femi est nigériane et paraît plus vieille que ses 38 ans.

Elle aussi se plaint des tracasseries policières. «Lorsqu’ils nous arrêtent dans la maison de passe, les agents de police nous réclament de l’argent. Ils ne fixent aucun montant, ils se contentent de prendre ce que nous avons."

Femi vit avec son fils dans un autre quartier qu’elle ne veut pas nommer. Elle est issue d’une famille qui accorde une grande importance à l’éducation. Elle a inscrit son fils dans une école et paie ses frais de scolarité sans lui expliquer d’où elle tire ses revenus.

"Il ne le sait pas et ne doit pas le savoir", insiste-t-elle, câlée sur une chaise en plastique. Ekke agite nerveusement ses pieds tout en réajustant le châle élimé qui recouvre sa tête et ses épaules.

"C’est un sale travail. Je ne peux en parler à personne, ni à mon fils, ni à mes voisins. Je leur dis que je fais un autre métier", dit-elle.

Femi a fait des études supérieures à Lagos, la ville la plus peuplée du Nigeria. Son père et sa mère sont enseignants. Elle a beaucoup lu sur le sida lorsqu’elle était encore étudiante et, à l’instar de Jeanine, elle utilise toujours un préservatif, même si le client lui propose plus d’argent pour un rapport non protégé.

Femi a été dépossédée de tout son argent à Nouadhibou

Ses parents non plus ne savent pas qu’elle se prostitue en Mauritanie. Ils pensent qu’elle continue son commerce d’articles en plastique, comme elle le faisait au Nigeria.

Avant de quitter son pays en 1991, elle gagnait bien sa vie et a pu économiser plus de 3 000 dollars. Avec ses économies en poche et des contacts dans les réseaux d’immigration clandestine, elle a quitté le Nigeria pour démarrer une nouvelle vie en Europe.

Mais dans la ville portuaire très animée de Nouadhibou, dans cette région du nord de la Mauritanie qui fait frontière avec le Sahara occidental, Femi a été dépossédée de tout son argent par un groupe de passeurs.

"Je suis tombée sur un Mauritanien et un Français qui m’ont dit qu’ils me conduiraient en Espagne. Je leur ai remis l’argent et je ne les ai jamais plus revus", dit-elle d’un ton rageur.

Toutes les femmes qui travaillent dans la même maison de passe que Jeanine et Femi sont des étrangères. C’est du moins ce qu’elles prétendent.

Pour une Mauritanienne, la prostitution est un métier trop honteux pour qu’elle reconnaisse s’y adonner, selon les travailleurs humanitaires qui aident les femmes d’El Mina. La société mauritanienne est très stricte et les rapports sexuels en dehors du mariage ne sont pas tolérés.

Les prostituées consacrent une bonne partie de leur argent à payer leurs souteneurs et la police. Une relative sécurité prévaut dans les maisons de passe et les Mauritaniens savent où aller pour obtenir les faveurs d’une prostituée.

Le maure fortuné à la recherche d’une partenaire Bidan et blanche comme lui peut avoir recours à une autre forme de prostitution, plus discrète. Il lui suffit de rencontrer un intermédiaire qui lui présentera un catalogue contenant des photos de jeunes filles : pour une poignée de dollars, il arrange un rendez-vous dans un endroit convenu avec le client.

Pouvoir se payer les faveurs de ces femmes exige un bon réseau de relations ou un bon compte en banque, généralement les deux, explique un travailleur humanitaire très impliqué dans les campagnes de sensibilisation au sida.

"Autrefois, il existait ce qu’on appelle ici un 'confident des dames'. C’était généralement un homosexuel, l’homme de confiance à qui un riche maure demandait de veiller à la fidélité de son épouse en son absence", explique-t-il.

"A partir de cette tradition, il a été très facile de créer des maisons de passe et un réseau de souteneurs. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des homosexuels jouer ce rôle. Parfois, le souteneur est une femme déguisée en homme", poursuit-il.

Mais, comme dans tous les pays pauvres du monde, les halls des grands hôtels sont souvent des lieux de rencontre très prisés.

"Il vous suffit d’aller dans les grands hôtels et vous verrez de jeunes femmes escorter des hommes. C’est généralement une forme de prostitution bien rémunérée. Ces jeunes filles se font payer des centaines de dollars par nuit», explique l’homme, résigné.

"Il est très difficile de les empêcher de s’adonner à la prostitution. Le mieux que nous puissions faire et de les informer des risques qu’elles courent."