L’Eglise catholique entre dans la lutte contre le sida et les préservatifs

C’est après avoir entendu le sermon du prêtre qui, lors de la grande messe du dimanche, prônait l’abstinence jusqu’au mariage et le refus du préservatif, que Teddy a décidé qu’il n’irait plus à l’église. Teddy avait honte.

“A l’église, on nous a dit de ne pas mettre de préservatif, que ce n’était pas bon avant le mariage,” raconte t-il. “Ils ont raison et c’est pour ça que je n’y vais plus.”

Teddy, qui vient d’avoir 25 ans, est technicien informatique. Mais il est toujours difficile pour lui d’avouer la relation qu’il entretient depuis des mois avec une jeune fille de son âge, une relation qu’il n’a pas interrompue après le sermon du prêtre.

“C’est vrai que j’ai une amie mais ce n’est pas bien, j’ai honte de ce que je fais,” dit-il à voix basse.

Au Togo, un petit pays d’Afrique de l’Ouest où la ferveur chrétienne est très forte, notamment chez les jeunes citadins, l’église a décidé de s’impliquer davantage dans la lutte contre le VIH/SIDA, mais en vantant les mérites de l’abstinence et de la fidélité.

Selon les statistiques nationales, le taux de prévalence parmi la population âgée de 15 à 49 ans était de six pour cent en 2001, plaçant le Togo au troisième rang des pays les plus touchés d’Afrique de l’Ouest, après la Côte d’Ivoire, avec 9.5 pour cent, et le Liberia, qui affiche huit pour cent.

“Quand les églises s’unissent, se mobilisent et s’organisent, le sida recule,” a expliqué à PlusNews l’abbé Gustave Sanvee, qui est aussi secrétaire général de l’Organisation de la charité pour un développement intégral (OCDI).

Grâce au soutien financier du Fonds mondial pour la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, l’OCDI a organisé plusieurs sessions de formation au cours des dernières semaines afin de préparer une quarantaine de pairs éducateurs aux méthodes de prévention.

Mais pour les responsables de l’association, tous membres du clergé, il n’est pas question de préconiser le port du préservatif lors des rapports sexuels.

“La prévention est le mot d’ordre, mais le préservatif n’est pas conseillé,” explique l’un des membres de l’OCDI, le père Cyril Yawo Kakli, qui dit prôner l’abstinence pour les personnes non mariées et la fidélité pour les couples.

“En préconisant le préservatif, c’est comme si on envoyait les gens vers la prostitution,” dit-il. “Les gens sont tentés d’essayer, c’est pour ça qu’on ne le tolère pas dans la lutte contre le VIH/SIDA.”

Cette position soulève des controverses parmi la jeunesse togolaise, la première cible de l’église catholique.

“Dans les sermons, ils nous disent que le préservatif amène la débauche, que nous, les jeunes, on ne peut pas se contenir,” commente Roger, trentenaire, qui travaille dans une radio privée à Lomé.

“Mais c’est faire la politique de l’autruche !” s’exclame t-il.

Roger avoue “avoir eu pas mal” de petites amies au cours de ces dernières années et s’estime heureux d’avoir eu courage d’utiliser les préservatifs malgré les recommandations des hommes d’église.

“Ce qu’ils disent à ce sujet, je m’en moque pas mal et heureusement pour moi,” conclue t-il.
Développer des formations et des campagnes de prévention au coeur des centres confessionnels est néanmoins un volet important de la réponse à apporter à la pandémie et les organisations religieuses sont de plus en plus sollicitées pour relayer les programmes nationaux de la lutte via des financements extérieurs.

Les organisations confessionnelles sont ainsi des partenaires clés des Etats-Unis, le pays le plus engagé dans la lutte contre l’épidémie dans le monde via l’Initiative lancée en 2002 par le président George Bush et sa participation au Fonds mondial.

“L’Amérique continuera à tirer le meilleur parti possible des compétences, de l’expérience et de la passion des fournisseurs de service liés aux organisations confessionnelles afin de faire reculer le sida aux quatre coins du monde,” a confirmé Randall Tobias, le coordinateur du bureau chargé pour les Etats-Unis de la lutte contre le sida, lors d’une conférence de presse organisée le 14 septembre dernier à Saint-Louis du Sénégal.

Mais si le Togo a obtenu 53 millions de dollars du Fonds mondial, rien n’est encore tombé dans l’escarcelle du clergé togolais.

“Aujourd’hui, notre objectif n’est pas atteint,” constate Soeur Fidelia Beatrice, qui s’occupe des personnes infectées à Apedokoé, l’un des centres d’accueil et d’écoute que gèrent les bonnes oeuvres de l’église catholique à Lomé et dans l’intérieur du pays.

“Nous nous occupons des maladies opportunistes, mais nous n’avons pas les moyens de faire mieux, toutes nos demandes d’aide financière ont été rejetées,” dit-elle.

Selon la Banque mondiale, le Togo ne dépense pas plus de neuf dollars par habitant dans la santé, contre respectivement 19 et 12 dollars au Ghana et au Bénin voisins.

Le Togo est situé au carrefour du plus important axe commercial d’Afrique de l’Ouest, qui naît à Lagos au Nigeria et se termine à Abidjan en Côte d’Ivoire. Un flux constant de voyageurs et de commerçants le traverse, qui s’approvisionnent au grand marché de Lomé avant de revendre leurs marchandises dans les capitales voisines, où la pandémie de VIH se propage.

Les premiers financements obtenus du Fonds mondial ont permis d’ouvrir sept centres de dépistage du VIH/SIDA dans la capitale et à l’intérieur du pays, ainsi que de soutenir des formations de pairs éducateurs telles que celles de l’OCDI.

Mais selon l’ONG américaine Population Services International (PSI), les 33 millions de dollars supplémentaires, promis au Togo par le conseil d’administration du Fonds en juin, seront en partie utilisés pour constituer un stock de préservatifs, qui seront vendus à bas prix dans les échoppes.

“La question de savoir si oui ou non il faut utiliser les préservatifs est une vaste hypocrisie,” explique Eric, qui travaille dans une ONG locale d’aide aux personnes vivant avec le VIH/SIDA.

“La politique de lutte contre le sida au Togo est balbutiante, et les changements de comportement sont difficiles à obtenir, surtout de la part des hommes,” ajoute t-il. “Si l’on ne fait rien, si l’on refuse le plus élémentaire des modes de prévention, toute notre jeunesse va dépérir sous nos yeux.”